Wayyak men rachoua (méfiez-vous de la corruption)

Wayyak men rachoua (méfiez-vous de la corruption)

L’oncle Jilali a à peine passé la tête au coin de la rue qu’il s’arrête, interdit, face à un grand panneau publicitaire. Il n’en croyait pas ses yeux. Il appelle alors la fille des voisins et lui demande à voix basse de lui lire ce qu’elle voyait sur l’affiche ; la fillette répond alors avec cette spontanéité toute enfantine, à haute et intelligible voix : « wayak men rachoua »… mais elle n’avait pas encore terminé la phrase que l’oncle Jilali lui ferme la bouche avec la main, regarde à gauche, vérifie à droite, et la met en garde contre ce qu’elle venait de dire…

..car lui, il sait… il sait que les murs ont des oreilles et que des yeux invisibles ont assisté à la scène, puis se sont empressés de transmettre l’info au moqaddem qui, à son tour, la répercute sur le caïd lequel se précipite pour aviser les gardiens du dogme que dans le rue de la « Corne rouge », une affiche est placardée, sur laquelle des mains malintentionnées ont écrit quelque chose de pas convenable.

Tout au long de sa vie, l’oncle Jilali a appris à la radio que tout ce et ceux qui sortaient du rang ou de que disait le ministère des Affaires islamiques étaient très trèstrès suspects, et qu’ils devaient en conséquence être traqués par la loi et le droit. Et pour ne pas froisser le droit, les suspects étaient immédiatement embastillés et virilement invités à dire ce qu’ils savaient, avant même que l’acte de leur accusation ne fut dressé. C’est pour cela que l’oncle craignait que la main qui avait écrit… ce qui était écrit, était celle de son rebelle de neveu.

Qui pourrait aujourd’hui convaincre le septuagénaire que ce qu’il a lu fait partie d’un vaste plan lancé par les responsables pour lutter contre la corruption ? En attendant, et par mesure de sécurité et sans perdre plus de temps, il décide d’aller aux abris avant que n’arrive l’équipe des enquêteurs.

C’est maintenant au tour du fqih Ali de lire l’affiche, de gérer la tempête qui s’en est suivie dans son esprit, de regarder à droite et à gauche avant de disparaître, soucieux qu’il est d’éviter tout tracas et encore plus les tourments.

Seul le jeune chomeur est resté collé au poteau électrique, perplexe, essayant d’identifier les destinataires du message affiché. Sa bonne foi l’empêche de considérer que cet immense effort publicitaire a été conçu aux seules fins de propagande démagogique.

Est-donc le citoyen qui est le destinataire de ce message, le citoyen impuissant, le citoyen obligé de « graisser le patte » pour régler ses affaires, sous peine – s’il ne graisse rien du tout – de voir tous les problèmes de la terre s’interposer entre lui et les documents qu’il s’en va quérir auprès de n’importe quelle administration ?… Ainsi, arrivé à un bureau quelconque, un vendredi, il s’entend invariablement répondre que « il est déjà onze heures et demi, les gens vont à la prière, reviens à 15 heures » et, à 15 heures tapantes, il se re-pointe et se fait engueuler par le fonctionnaire factionnaire qui l’apostrophe bruyamment « tu sais pas qu’on finit le travail à 15 heures, reviens demain », sachant parfaitement, le molosse, que le lendemain est un samedi, et qu’après c’est un dimanche et que ces jours-là, personne ne travaille… Alors notre brave citoyen met la main à la poche, et y va de son « obole » ou de son « pti quelque chose » pour retirer un document qu’il était pourtant de son plein droit d’obtenir spontanément.

Mais le slogan s’adresse aussi, probablement, à Messieurs les Honorables Corrompus, ceux-là même que le gouvernement connaît, et que même l’Instance centrale pour la prévention de la corruption a identifié individuellement… et principalement les responsables de la justice, de l’Intérieur et de la sécurité. Il eût peut-être mieux valu que l’appel s’adresse à eux directement, discrètement… non seulement pour les inciter à mettre à l’avenir la pédale douce, car cet objectif peut être atteint en appliquant simplement la loi, et sans même lui verser un petit quelque chose, mais aussi et surtout pour calculer ce que ces responsables doivent payer à l’Etat pour le dédommager d’avoir profité du fait qu’ils le représentaient pour rançonner les plus démunis… et aussi pour déterminer ce que doit payer l’Etat, responsable voire coupable d’avoir laissé ses citoyens en proie à ces créatures qui le pressurisaient et le rackettaient, tout en recevant un salaire en sus.

L’Instance centrale pour la prévention de la corruption est un peu à l’image du Comité national de prévention des accidents de circulation… malgré l’adoption de lois sévères, l’application d’amendes très chères et l’achat de radars à coups de milliards, la guerre des routes se poursuit allégrement, fauchant des vies par milliers, laissant le Comité tenir la comptabilité de l’hécatombe. Les raisons, les vraies raisons, les responsables refusent de les soumettre à examen… Parmi ces raisons, cette maudite corruption qui va des marchés de construction des routes à la délivrance du permis de conduire, en passant par ce type embusqué derrière un arbre et qui surgit pour vous dire que vous avez dépassé la vitesse autorisée de 10 km/h, et vous réclame en conséquence 700 DH, avec cette remarque : « tu veux payer 700 DH pour l’infraction ou 100 DH pour que je regarde ailleurs ? »… Et bien évidemment, le chaland opte pour la seconde solution, puis poursuit sa route parsemée d’immenses panneaux criant « Méfiez-vous de la corruption »…

À propos Abdellah Miloudy

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