Voici ce qui s’est passé sur la patera de Lanzarote (entretien exclusif avec un survivant)

Voici ce qui s’est passé sur la patera de Lanzarote (entretien exclusif avec un survivant)

Le hasard a voulu que, à la faveur de la nuit et dans le silence le plus absolu, les auteurs d’une odieuse tentative de meurtre collectif sur 25 personnes soient montrés du doigt. Cela se passait sur une patera avec 25 émigrés marocains clandestins à bord, dont des mineurs, qui avaient quitté Sidi Ifni pour tenter de rallier Lanzarote sur leur frêle esquif. Mais voilà que soudain, un patrouilleur espagnol des garde-cotes surgit, rode et emboutit la barque, ainsi que le montre une vidéo tournée à partir d’un hotel situé sur la plage de l’île. Cela se déroulait le 13 décembre, et le bilan fut lourd : 1 mort, six disparus engloutis par les flots et 18 rescapés. Mais le destin a voulu que l’affaire soit connue et que l’un des survivants puisse apporter son témoignage, de paroles qui ne peuvent absolument pas être remises en cause ou démenties.

Dans cet entretien exclusif avec al Alam, Hassan Messiout, 35 ans, dévoile les détails de ce drame auquel il a survécu, et après que les autorités espagnoles l’aient transféré au Maroc, en compagnie de ses compagnons d’infortune, tous munis d’un document officiel qui n’évoque que leur acte d’émigration clandestine, et quelques jours après que le quotidien el Païs eut mis en ligne la vidéo qui contredit la version officielle espagnole…

Q – Est-il vrai que ce qui s’est produit le 13 décembre au soir, en pleine mer, n’était qu’un simple accident, ainsi que l’ont défini les médias espagnols ?

R – Ce qu’ont dit ces médias, au sujet de ce qui est supposé être un accident maritime entre un garde-cote espagnol et une patera que son pilote aurait abandonné en se jetant dans l’eau pour éviter qu’il ne soit arrêté est faux. Ce qui s’est passé en réalité, c’est que le patrouilleur, avec à son bord trois policiers, avait braqué ses projecteurs sur nous et nous avait demandé d’arrêter notre course. Ce que nous avons effectivement fait. Le navire a tourné autour de nous, puis a foncé sur notre barque à grande vitesse. Nous avons tous coulé, emportés par les flots et fouettés par les vents. Quand je suis, moi, remonté à la surface, j’ai entendu des cris et le ronflement des moteurs du patrouilleur qui s’est éloigné de nous ; ses occupants sont restés comme cela à nous observer pendant plus d’une demi-heure, pendant que je luttais contre la mort, terrifié et choqué, convaincu que j’allais mourir d’une manière ou d’une autre.

Q – Le patrouilleur est revenu plus tard pour repasser sur ce qui restait de l’embarcation, ainsi que l’a montrée la vidéo qui a fait éclater l’affaire ; comment as-tu échappé à ce second passage ?

R – J’étais sous le coup de la terreur et de la stupeur et je n’ai donc pas remarqué ce dont vous parlez, mais cela est apparu clairement dans la vidéo. Et puis les choses se sont déroulées tellement vite. J’étais sous l’eau et j’y suis resté longtemps, percevant les vibrations des moteurs dans l’eau. Mais tout s’est passé très vite, les souvenirs s’emmêlant dans mon esprit, pendant que je tentais de remonter à la surface.

Q –Après ta remontée, as-tu constaté des corps qui flottaient autour de toi ?

R – Quand je suis remonté à la surface, j’ai aperçu Othmane Touzilte près de moi ; il luttait pour ne pas couler. Othmane a 16 ans. Son visage était rouge de sang car – je l’ai appris plus tard – il avait été gravement touché à l’oreille et à l’œil, et son nez était cassé. D’autres naufragés étaient là, tout près, nageant pour se maintenir à flot.

Q – Comment avez-vous donc pu échapper à une mort certaine ? Les policiers du garde-cote vous ont-ils aidé ?

R – Nous doutions fort de leur aide après qu’ils eurent entrepris de couler notre barque, surtout qu’ils ne s’étaient nullement empressés de nous sortir de l’eau. Ils étaient restés là, à nous observer, pendant un certain temps, comme s’ils attendaient qu’on meure afin qu’ils puissent récupérer nos dépouilles et établir des rapports sur notre mort par noyade qu’ils allaient imputer à l’océan. Et puis, ils nous ont jeté des bouées de sauvetage, mais comme ils étaient loin de nous, les bouées étaient hors d’atteinte, surtout que nous étions ballotés par les courants.

Q – Et que s’est-il passé ensuite, après que vous ayez été récupérés par le patrouilleur ?

R – Ils ont emmenés Othmane à l’hopital en raison des graves blessures dont il souffrait. Mais moi et les autres – dont certains étaient pourtant blessés – nous avons été emmenés au commissariat où nous avons passé la nuit. Le lendemain, nous avons été emmenés, séparément, à l’hopital, sans que les policiers ne nous permettent de contacter nos familles et sans qu’ils ne le fassent eux-mêmes. Mais un des notres a pu demander cette faveur à un Marocain qui se trouvait là et qui a appelé la mère de mon compagnon, laquelle à son tour a prévenu les autres familles du sort des leurs. Et puis nous avons été reconduits au commissariat où nous sommes restés trois jours. Des PV ont été dressés, mentionnant notre qualité d’immigrés clandestins, et puis une juge nous a expédiés vers un camp de rétention à Las Palmas à partir duquel nous devions être transférés vers le Maroc. Nous sommes restés là 46 jours, après que l’affaire eût évolué suite à notre dépot d’une plainte. Deux mineurs parmi nous, Othmane et Oussama, ont été conduits vers un lieu réservé aux mineurs et trois autres, majeurs, ont été conduits en prison pour traite humaine. Cependant, un des notres a été remis en liberté suite à sa dénonciation de deux personnes qui étaient avec nous ; les Espagnols l’avaient appâté par la possibilité de régulariser sa situation en Espagne s’il dénonçait ces deux personnes, avec lesquelles il était en conflit, bien même avant notre départ du Maroc.

Q – Ils vous ont interrogés ?

R – Oui, quand nous étions au camp de Las Palmas. Des enquêteurs venaient nous interroger, en compagnie d’un interprète marocain. Ils nous avaient promis la résidence, le travail, le logement, si nous leur révélions qui étaient le patron de la patera et qui était l’intermédiaire que nous avions payé… mais nous n’avons rien dit.

Q – Comment avez-vous pu saisir la justice sur ce qui vous était arrivé ?

R – Nous avons observé une grève de la faim, vingt jours après notre installation dans le camp de Las Palmas. Des membres d’associations, en compagnie d’avocats, sont venus nous visiter et c’est grâce à eux que nous avons pu ester devant un tribunal espagnol. Mais le jugement de Première instance a été rendu voici quelques jours, bien évidemment en faveur de la Garde civile.

Q – Le consulat du Maroc à las Palmas s’est-il intéressé à votre affaire ?

R – Tout ce que j’ai vu de la part du consulat est que le consul est venu nous rendre visite avant la grève de la faim et il nous fait part de son regret suite à ce qui nous était arrivé. Le lendemain, un responsable est venu nous apporter des vêtements en nous précisant que c’était le consulat qui nous les envoyait. Et puis, une fois que nous avons été remis aux autorités à Tétouan, ces dernières ont enregistré notre déposition mais nous ont traités comme de simples « harragas ». Mais ce qui nous a vraiment mis du baume au cœur, c’est l’intérêt porté par Sa Majesté à notre histoire, comme cela a été rapporté par le dernier communiqué du ministère de l’Intérieur. Des policiers ont contacté deux de nos compagnons à Sidi Ifni puis nous ont demandé de nous réunir afin de déposer plainte auprès du procureur du roi.

À propos Mouna Naciri

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