Un témoignage devant Dieu et pour l’histoire

Un témoignage devant Dieu et pour l’histoire
0 commentaires, 05/12/2012, Par , Dans Chroniques

Certaines personnes pensent que nous écrivons sur la situation dans les prisons du Maroc pour nous divertir, d’autres estiment que nous faisons cela dans un but de vengeance contre ceux qui furent à l’origine de nos malheurs et, pour une troisième catégorie, nous écrivons parce que, tout simplement, le job d’un journaliste est précisément d’écrire.

Et bien, en fait, rien de tout cela n’est vrai. La seule raison qui a présidé à notre décision de raconter cette dure et amère expérience est le devoir du témoignage. Pour ma part, j’avais décidé de ne rien dire ni écrire sur cette période d’isolation forcée qu’il m’a été donné de vivre, mais avec le temps, je suis arrivé à la conclusion que se taire sur les abjections qui se produisent en prison revient à une forme de complicité dans le crime. Et du fait que celui qui garde pour lui une vérité est le démon en personne, j’ai pris sur moi de ne pas figurer dans les rangs de tous ces démons qui savent mais qui ne pipent mot, ou qui trouvent des justifications lorsqu’ils s’aperçoivent à leur incapacité à y faire face. Nous autres Marocains sommes connus pour quand l’envie nous prend de consommer « n’importe quoi, nous lui donnons un nom ».

Je me trouve donc dans un acte de témoignage devant Dieu d’abord, et pour l’histoire ensuite, afin de laver ma conscience de tout ce qui pourrait l’entacher. Si je ne le faisais pas, je me rendrai coupable à mes propres yeux de n’avoir pas rapporté ce que j’ai vu, et donc je serai ce faux témoin, par défaut.

En déroulant le film de ces évènements douloureux, mon objectif n’est pas de ternir, de noircir, la réalité à l’intérieur des prisons, elle n’en a pas vraiment besoin pour l’être, noire, et de nombreux rapports de différents organismes m’ont précédé en cela. Mon propos est d’attirer l’attention des responsables honnêtes de ce pays – et il y en a – sur le fait que le prix à payer par le Maroc pour l’abjection et le sordide de ce qui se produit en prison est son image dans le concert des nations. Cette image pour laquelle le ministère des Affaires étrangères passe des contrats faramineux avec des sociétés de lobbying outre-Atlantique afin de rehausser l’image et la réputation de l’Etat, à coups de millions de dollars qui sont pris de la poche même du contribuable.

Et ainsi donc, et en dépit des pages hautes en couleurs qui paraissent ça et là, dans les journaux ou les magazines, et vantant le vent de liberté et les solides fondements démocratiques qui caractérisent notre nation, tous ces reportages qui décrivent le jardin d’Eden ne sont qu’images d’Epinal qui ne servent à rien pour changer l’opinion des organismes et instances internationales sur le Maroc, des institutions qui se fondent sur les témoignages réels apportés par les acteurs directs.

Quand je vois les sommes colossales engagées par le gouvernement et par les organisations officielles pour faire « sortir » un article panégyrique sur un quotidien américain ou un magazine européen, il me revient à l’esprit le cas – anecdotique – de ce type qui a un abcès sur ses fesses ; il part chez son médecin qui lui prescrit une pommade à enduire sur l’abcès. Or, puisque notre héros ne peut voir son abcès qu’au moyen d’un miroir, chaque matin, il se place de façon à regarder son abcès dans le miroir, et donc enduit la pommade sur le miroir où il regarde son « problème », et pas sur le « problème » lui-même. Et alors l’abcès, par manque de soins, s’est pris à grossir, grossir, pour devenir une véritable tumeur. Le malheureux se précipite chez son médecin qui, interloqué, lui demande comment cela avait-il pu se produire. Et quand notre homme raconte sa façon de faire et d’enduire l’onguent, le praticien s’énerve et réplique : « Je vous ai donné un remède pour soigner la blessure, vous avez traité son image, vous êtes vraiment un crétin ! ».

Et la morale, bien évidente de cette histoire, est que le remède doit s’appliquer au mal lui-même et non à ses apparences et manifestations extérieures. En d’autres termes, ces responsables honnêtes auxquels importe l’image du Maroc et son avenir ne devraient plus se préoccuper d’embellir la façade de notre quotidien, mais seraient bien plus et mieux inspirés de s’attaquer directement et profondément aux sources du mal, des maux. Et puis, si la réalité est améliorée, si le fonds est bon, alors l’image extérieure suivra forcément, nécessairement, sans n’avoir à utiliser aucune fioriture ni employer un quelconque artifice.

Nos ancêtres avaient bien raison de dire que « le visage du vieux restera vieux même en le frottant à qui mieux mieux », avec toute notre sympathie aux personnes du troisième âge, que nous rejoindrons à notre tour, tot ou tard, si nous restons en vie bien sûr. Le problème, c’est quand l’un de ces « vieux » devient sénile, débile et fébrile et que nos dirigeants – que Dieu leur pardonne – le maintiennent en fonction à des postes de responsabilité.

Et voilà donc que l’Administration pénitentiaire, au lieu de s’atteler à remédier aux graves dysfonctionnements, distorsions, qui caractérisent la réalité quotidienne dans ses établissements et de contribuer ainsi, un peu, à ralentir la lente descente du Maroc dans les derniers rangs des classements mondiaux en matière de respect des droits de l’Homme, cette Administration a préféré ces derniers jours mobiliser un certain nombre de détenus pour ester contre moi, me reprochant ce témoignage que je publie sur la prison.

Aujourd’hui, ils ont « réussi » à réunir quatre-vingt détenus et autant de plaintes, et ce n’est pas fini ; ces plaintes seront déposées en lieu requis pour cela, après la déposition de ces prisonniers dûment enregistrées ; et moi, quant à moi, je comparaîtrais de nouveau devant une cour pour outrages à ces prisonniers.

Alors, imaginez, je vous prie, ce merveilleux paradoxe qui ne peut se produire qu’au Maroc, bien évidemment. Au lieu donc que ces prisonniers n’aillent se plaindre des mauvais traitements de tous les genres et des pratiques douteuses de toutes les formes qu’ils subissent dans leurs prisons, au lieu que ces détenus ne déposent plainte contre l’administration qui leur fait endurer tout cela, auprès du ministère de la Justice et des Libertés, et au lieu qu’ils ne prennent appui sur les différents rapports des différents organismes spécialisés qui attestent et confirment… cette même administration a pu retourner la situation, et les a poussés, eux, à me poursuivre moi, moi qui essaie de tirer la sonnette d’alarme pour que les responsables honnêtes et vertueux de ce pays se penchent sur ces horreurs que sont les prisons dans notre pays, des horreurs que j’ai pu constater de mes propres yeux, toute une année durant.

Mais alors, le Haut-commissariat à l’Administration pénitentiaire doit aussi inciter des prisonniers à aller attaquer devant la justice Mohamed Sebbar, el Yazami et les membres de la commission parlementaire qui ont établi et publié des rapports à glacer le sang sur les prisons, avec leurs lots de viols, de violences et de tortures diverses qui sont le lot quotidien des prisonniers derrière les hauts murs des grandes prisons… à moins que nous ne soyons, encore une fois, les lampistes sur lesquels se défoule Benhachem pour bien montrer à ses bienfaiteurs son courage et son habileté « historiques » à faire de la victime le bourreau et inversement.

Nous savons, tout le monde sait, comment on peut facilement conduire des prisonniers qui manquent de tout, surtout les récidivistes et ceux qui ont des antécédents, à témoigner et/ou à porter plainte, tant il est vrai que nous sommes dans un pays qui vient d’être classé voici quelques jours par un rapport américain aux derniers rangs en matière de respect de la loi et de la suprématie du droit. Nul besoin de préciser car préciser c’est clarifier, et clarifier c’est dénoncer, et les geoles de Benhachem n’en ont franchement pas besoin.

Dans l’esprit de ces petits génies qui ont eu l’idée de m’ensevelir sous un monceau de plaintes, cela allait m’empêcher de continuer de rapporter de ce que j’ai vu comme abjections dans les traitements des prisonniers et comme sordides atteintes à leurs droits les plus élémentaires, des droits que le Maroc s’est pourtant engagé à respecter tant sur le plan interne avec sa constitution, qu’externe dans les accords internationaux.

A ceux-là, nous disons qu’ils se trompent lourdement. Ce que nous avons écrit est connu de tous, ici ou ailleurs, et ne compote aucune atteinte à aucun prisonnier, bien au contraire… Ce que nous avons rapporté est une défense de ces prisonniers pour qu’il leur soit garanti un cadre de vie dans une surface universellement admise, pour qu’ils soient nourris selon les critères communément reconnus et selon les budgets dépensés, et pour qu’ils bénéficient des soins adéquats en cas de maladie, n’importe quelle maladie. La peine d’un prisonnier est la privation de liberté ; en dehors de cela, il conserve ses droits, tous ses droits, celui de faire du sport, d’écrire, de se divertir, de se former, de vivre dans la propreté et l’hygiène, ainsi que tous les autres droits conférés internationalement aux prisonniers.

Et c’est pour cette raison que la décision du rappeur Mouad el Haqed d’entamer une grève de la faim pour protester contre le refus de l’administration de le laisser aller consulter un ophtalmologue, et de réparer la vitre cassée de sa cellule, laissant passer le froid glacial qui sévit ces derniers jours, c’est pour tout cela que cette décision nous interpelle tous… surtout ceux qui l’avaient soutenu lors et suite à son incarcération et qui l’ont vite oublié par la suite, de la même manière qu’ils ont oublié les jeunes du 20 février, embastillés dans différentes prisons du royaume pour des délits et crimes de droit commun.

Et enfin, ce qui se produit dans les prisons interpelle directement le chef du gouvernement, personnellement, en raison des prérogatives que lui confère la constitution, et du fait de son controle direct sur le Haut-commissariat à l’Administration pénitentiaire… et qu’on arrête de demander des preuves à chaque fois que l’on parle de corruption ou de système corrompu. Quelle preuve attendez-vous donc d’un prisonnier, privé de liberté et agressé dans sa dignité ?… Franchement, vous attendez de lui qu’il prenne des photos, et qu’il vous les apporte jusqu’à votre bureau, pour qu’enfin vous acceptiez de croire que pour ces horreurs qui se passent dans les prisons chaque jour et chaque nuit, nous sommes tous responsables devant Dieu et face à l’histoire ??!!

Pour ma part, j’estime avoir dit ce que j’avais à dire, et avoir témoigné de ce que j’ai vu. Que Dieu m’en soit témoin.

Mots Clefs:
Maroc

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