Nimportequoilogie

Nimportequoilogie
0 commentaires, 22/12/2012, Par , Dans Chroniques, Couverture

Driss Lachgar, Premier secrétaire de l’Union socialiste des Forces populaires… Il ne s’agit là ni d’une bonne plaisanterie ni d’un mauvais rêve, mais de la dure réalité qui est sortie des urnes du 9e Congrès du parti d’Abderrahim Bouabid, tenu la semaine dernière. Autrement dit, l’histoire de la succession des chefs de ce parti se présente comme suit : Abderrahim Bouabid, Abderrahmane el Youssoufi, Mohamed el Yazghi, Abdelouahed Radi, et maintenant Driss Lachgar. Pourquoi donc figurons-nous parmi les nombreuses personnes qui ont accueilli cette issue – par ailleurs démocratique – avec autant d’étonnement, d’amertume et de burlesque ?

Revenons d’abord à cet autre congrès d’un autre parti, l’Istiqlal, qui a donné naissance à un autre leader, nommé Hamid Chabat, élu lui aussi à la régulière et succédant ainsi à Ahmed Balafrej, Allal el Fassi, Mhamed Boucetta et Abbas el Fassi… puis rappelons-nous l’analyse du contexte, et la probabilité envisagée que cette vague « chabatiste » atteigne les rives des autres formations politiques, comme cela s’est produit aujourd’hui à l’USFP dont le Chabat s’appelle Lachgar. Les analyses et les pronostics se sont avérés finalement exacts.

Driss Lachgar s’est bâti une réputation de « guerrier » à l’USFP. Il avait lié son sort et son nom à Mohamed el Yazghi, et quand ce dernier était qualifié de main de fer dans un gant de velours, le velours était el Yazghi et le fer était Lachgar. L’homme s’est exercé au barreau dans le cabinet de son maître, puis y était resté ; et il a continué de lier son nom et son sort à celui d’el Yazghi toujours, conduisant au sein de son parti les combats les plus épiques et les putschs les plus « sanglants »… Plus jeune, il avait rudement croisé le fer à l’université contre les ennemis jurés des socialistes, mais il avait encore plus rudement guerroyé contre ses frères de convictions, partant du principe que la fin justifie les moyens et que ceux qui s’intéressent à la nature de ces moyens sont bien naïfs.

Lachgar s’est battu contre el Amaoui, puis contre le fqih Basri, puis contre la Jeunesse socialiste du temps où elle était dirigée par Mohamed Sassi, puis contre Abderrahmane el Youssoufi, et la liste est longue. Et lorsque Ssi Abderrahmane el Youssoufi avait un jour dit que l’USFP était un véhicule bringuebalant, alors Lachgar en portait une grosse part de responsabilité. Puis la roue de l’USFP avait tourné, et l’étoile de l’alternance avait pâli, essentiellement en conséquence du comportement de certains socialistes contre leur propre chef ; le parti avait donc abandonné la lutte pour les principes et les valeurs et leur avait préféré la compétition pour les postes et les fonctions. Ensuite, en 2002 et en 2007, le parti socialiste avait continué sa descente aux enfers, avec un el Yazghi qui avait choisi les ministres de son parti, défait aux élections, d’une façon individuelle et plutot surréaliste, mais cela lui avait alors attiré les foudres de sa créature Driss Lachgar, qui s’était retourné contre lui et avait mené une bronca dans le but d’éliminer son ancien mentor, et cela avait abouti au putsch contre le même el Yazghi, à la démission de Radi, et la suite, tout le monde la connaît.

La pensée a donc reculé au sein de l’USFP, les profonds débats politiques ont perdu leur intérêt et leur valeur, cédant la place aux conflits régnant dans ce qui reste de l’Union socialiste. Ils furent alors nombreux à quitter le parti, ou à se mettre discrètement en hibernation… Ce n’était pas la décision de Lachgar qui, lui, était resté au milieu de la mêlée, puis sur le devant de la scène, surtout après l’épiso
de de la création de ce nouvel arrivant que fut le PAM. Lachgar avait alors décidé de se façonner l’image de l’opposant qui s’attaque directement au makhzen, ayant même été le premier à avoir surnommé le PAM de nouvel arrivant. L’homme s’était alors rapproché du PJD au temps où cela comportait encore quelques risques ; il avait été même plus loin encore, renouant en cela avec la ligne d’anciens dinosaures socialistes qu’il avait naguère combattu, comme le Fqih Basri et Lahbib Forkani, et avait proposé au PJD une alliance historique pour se dresser face au parti dominateur. Et cela se produisait sur une scène politique aussi tourmentée que mouvementée, houleuse et nerveuse.

En ces temps-là, Lachgar passait pour un « radical » parmi ses pairs qui se contentaient de se maintenir en position de spectateurs d’une guerre par laquelle ils disaient ne pas être concernés, certains allant même jusqu’à s’appliquer cette maxime qui veut que, face à un problème donné, on ne doit être « ni concerné ni lésé », en ce sens que la guerre menée par le PAM était dirigée contre les chefs et les icones de l’islam politique, des adversaires d’Authenticité et Modernité qui étaient également les leurs, des adversaires idéologiques et de redoutables compétiteurs électoraux.

Et puis, comme par enchantement, et soudainement, brutalement, Lachgar virait de bord, passant d’un extrême à l’autre, changeant radicalement son discours et, dans le même temps, se mettait à attaquer le PJD avec des mots durs tout en faisant les yeux doux à Fouad Ali el Himma… ce qui avait servi à lui ouvrir en grand les portes du gouvernement. C’était là la plus étrange opération politique entreprise, toute en ridicule, qui avait fait couler des hectolitres d’encre, sans que ce comportement opportuniste et arriviste ne dérangea en rien Driss Lachgar.

Mais les calculs du personnage avaient été réduits à néant par le virage historique entamé grâce à l’arrivée du printemps arabe dont les bourrasques avaient secoué les pays de la région, ses vents ayant soufflé sur le Maroc en ce 20 février 2011. Le Mouvement éponyme avait contribué à rebattre les cartes, et il en est sorti un PJD qui avait quitté ses abris et abandonné sa résistance pour la vie, s’engageant dans une ascension qui l’avait porté à la majorité, et avait conduit Benkirane à la présidence du gouvernement, mais , en parallèle, avait plongé Lachgar dans l’opposition parlementaire où il avait alors entamé une guérilla contre son frère ennemi Ahmed Zaïdi, le chef du groupe parlementaire de l’USFP. Les choses étaient alors confuses, et notre ami avait pensé qu’il allait s’installer en tête des défenseurs d’une alliance avec le PAM qui avait entre temps rompu avec le « succès » qui était le sien et dont l’objectif était devenu de tirer le plus de profits et de glaner le plus de butin de la plus grande défaite. Et ainsi fut fait… Une fois encore, donc, Lachgar avait enfourché son cheval de bataille, s’était drapé du droit et de son bon droit et s’était cherché un avenir prospère, devenant ainsi le plus farouche défenseur de la non-participation au gouvernement Benkirane. Puis, en toute logique, il avait fait une cour intense et assidue au PAM, tout en entamant sa longue et grande course vers le Premier secrétariat de l’USFP.

Plusieurs mois après la formation du gouvernement, une nouvelle carte politique s’est dessinée, avec un PAM qui mène une opposition autrement plus rude que celle de l’USFP et un Lachgar encore plus convaincu qu’il était l’homme du moment, un moment qui lui était bien plus propice que si les vents du printemps arabe n’avaient jamais soufflé sur le Maroc. Et quand le congrès du parti de l’Istiqlal s’était tenu, et qu’il avait conduit Chabat au Secrétariat général de la manière qu’on sait, Lachgar ne respirait plus que par son ambition, devenue obsession, et par sa conviction que son heure avait effectivement sonné.

Et le 16 décembre 2012, l’homme a été élu à la tête de l’Union socialiste des Forces populaires.

Ceux qui pensent que le temps de la politique est révolu n’ont pas tort, ils ont même tout à fait raison, mais il fallait s’y attendre car le contexte actuel ne pouvait produire autre chose que l’irrationalité et le populisme ; en d’autres termes, l’heure est aux slogans caressant le bon peuple dans le sens du poil, sans que leur auteur en soit nécessairement  convaincu, et au diable l’objectivité ! Le séisme produit par le PJD n’aura donc pas atteint uniquement les institutions – gouvernement, parlement et autres – mais aura aussi ébranlé les partis, et surtout les plus emblématiques que sont l’Istiqlal et l’USFP.

Les bases de ces formations sont effondrées du fait de la faiblesse de leurs organes et de leurs instances, suite à la défaite ou en raison de la domination du PJD et de son chef Abdelilah Benkirane… Et ces bases, face à ce nouveau discours politique caractérisé par la brutalité à peine dissimulée, par la violence verbale, par le débat viril, commencent à considérer que la seule manière de continuer d’exister et, peut-être, de garder une chance dans l’avenir est de se doter de chefs féroces, bagarreurs, de véritables guerriers capables d’apporter la réplique à un personnage tel que Benkirane.

Et cela signifie, en toute simplicité, que l’ère des dirigeants charismatiques est finie, que le temps de la pensée politique est dépassé et que désormais l’heure est aux armes, à l’artillerie lourde, au sang et aux chabatteries !

Mais la question qui se pose, la vraie question, est de savoir si le discours obscurantiste, comme l’appellent les contempteurs du gouvernement, a besoin du PAM, de Chabat et de Lachgar pour lui apporter la réplique et si possible le freiner ? Est-il possible pour ceux-là de mobiliser les masses autour des nobles valeurs universelles et des grands  principes humains ? Sommes-nous en phase d’assister à l’instauration d’un équilibre entre conservateurs et progressistes ou, à l’inverse, la fin de la polarité politique et le début de la « nimportequoilogie » ?

Or, l’erreur fatale que semble commettre les militants et les bases des deux grands partis est de croire que ce qu’ont réussi deux hommes qui ont roulé des mécaniques en interne, ils le réussiront aussi avec la société et les électeurs. Et cela joue en faveur du PJD, exactement de la même manière que les favorise le fait de charger des hommes au passé lourd, des hommes grillés, de tenir tête aux islamistes sous le prétexte que seuls ces gars en seraient capables.

Bref, il ne reste plus qu’à chanter le requiem de la politique… et à une prochaine fois, si vous le voulez bien.

Mots Clefs:
Maroc

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