« M’en fous d’vous »…

« M’en fous d’vous »…
0 commentaires, 26/01/2013, Par , Dans Chroniques, Couverture

Que le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, en arrive à adresser son fameux message à qui de droit concernant son départ du gouvernement, en semblant dire « je m’en fous », est indicateur du fait que les choses sont allées loin, très loin, trop loin, et que le chef du gouvernement a voulu placer chacun face à ses responsabilités.

Il s’agit vraiment de la première fois que Benkirane évoque avec autant de clarté l’éventualité de sa sortie du gouvernement et des centres de pouvoir, pour s’en retourner sur les rangs de l’opposition, ne mettant à cela qu’une seule et unique condition, c’est que la décision soit prise et exprimée par le roi, en personne.

Et bien que Benkirane sache pertinemment que cette décision de s’en aller lui revient à lui et lui seul, il aura tenu à passer le message que cela n’est pas si vrai que cela, que la décision politique ne lui appartient guère, mais est entre les mains de plus important que lui.

Seulement voilà… Rien, absolument rien dans la constitution n’indique que la démission d’un chef du gouvernement doive être conditionnée par l’onction royale, sauf si bien sûr, Benkirane aspire à tordre un peu la constitution, la triturer quelque peu pour échapper, lui, et à la prise de cette décision et aux conséquences qui en résulteront inévitablement, les rejetant sur autrui. Benkirane, ce faisant, refuse de passer pour le premier chef du gouvernement de l’histoire du Maroc contemporain à avoir démissionné de ses fonctions et à avoir fait chuter son propre gouvernement, avec tout ce que cela peut avoir comme conséquences politiques.

Malgré que le personnage eût par le passé exprimé sa satisfaction d’être parvenu à ce poste grâce à Dieu, au peuple et au roi, c’est-à-dire les trois composantes de la devise nationale « Dieu, la patrie, le roi », il n’en demeure pas moins que le fait d’aborder ce sujet le plonge chaque fois et systématiquement dans une grande irritation, ce qui indique que l’affaire le dérange et qu’il préfère l’éviter.

Mais ce que le commun des mortels retiendra des propos du chef du gouvernement, ce sont ces menaces en filigrane adressés à tous les fonctionnaires publics souhaitant demander une augmentation de leurs salaires, et surtout ceux qui oseraient la réclamer. Parlant d’eux, Benkirane a dit que « ceux qui demandent à voir leur salaire augmenter ne veulent pas le bien de ce pays ». Ce qui signifie, autrement, que ceux qui demandent une augmentation – ce qui soit dit en passant est leur droit le plus absolu – ne sont pas très loin de l’accusation de haute trahison ; or, qui ne veut le bien de son pays aspire nécessairement à lui vouloir du mal, et qui veut le mal de son pays, donc, ne peut l’aimer et si quelqu’un n’aime pas son pays, on peut s’attendre au pire de sa part.

Mais, disons-le, ceux qui veulent le bien de leur nation sont ceux-là mêmes qui vont aller demander à Abdelilah Benkirane d’imiter ses pairs occidentaux dans les premières décisions qu’ils ont prises, dès après avoir atteint les fonctions qui sont les leurs.

Et voilà donc qu’en France, et dès son arrivée à l’Elysée, le président François Hollande a décidé de réduire son salaire et ceux de ses ministres de 30 %, faisant honneur à une de ses promesses électorales. Quant au Président du Conseil espagnol, Mariano Rajoy, dont Benkirane avait dit qu’il avait pu réduire le corps des fonctionnaires de 200.000 âmes, il a également baissé son traitement et ceux de ses ministres de 1,7 %, décision prise le premier jour de son arrivée au palais de la Moncloa, de même qu’il a décidé de priver les anciens ministres et secrétaires d’Etat de deux ans de salaires après avoir quitté leurs postes, si toutefois ils disposaient d’une autre source de revenus.

Aussi, faire preuve de courage, montrer son amour pour la patrie de la part de Benkirane reviendrait à prendre cette décision courageuse, comme celle des deux précédents, et de charcuter son salaire et celui de ses ministres, sans oublier les émoluments des hauts cadres de la haute fonction publique. A ce moment, et à ce moment seulement, nul fonctionnaire, n’osera demander, réclamer, de voir relever son salaire mensuel. Mais que les ministres et la haute technostructure continuent de recevoir, de jouir, de salaires très importants, qui peuvent parfois atteindre les 30 millions de centimes, dans un pays aux finances exsangues, dont l’une des sources principales des problèmes est la dépense publique, et le poste fonctionnement en premier, cela n’est pas tolérable et encore moinsacceptable.

Les responsables gouvernementaux et publics, d’une manière plus générale, sont ceux qui doivent donner l’exemple, le bon exemple de la rationalisation des dépenses publiques, et après, seulement après, le chef du gouvernement pourrait demander aux petits fonctionnaires de cesser de réclamer plus, toujours plus. Mais que ces derniers voient les premiers accumuler gros salaires, gros avantages et grosses cylindrées, qu’ils entendent et voient leurs parlementaires faire montre d’un activisme débordant pour augmenter leurs retraites et leurs traitements, et qu’en même temps on vienne demander à ces fonctionnaires de se serrer la ceinture, et la boucler, alors cela ne ressemble en rien à la justice sociale promise par le chef du gouvernement lors de sa campagne électorale.

Et de fait, ce que pratiquent le gouvernement et tous les partis qui y sont représentés n’a que très peu à avoir avec les promesses et engagements électoraux. Ainsi, le taux de croissance promis n’a pas été atteint, les prix ne se sont pas stabilisés, l’emploi n’a pas été au rendez-vous, la santé est toujours souffrante et l’éducation (très) mal en point. Mais le chef du gouvernement a une réponse en béton pour tout cela : le grand, l’immense avantage et réalisation du gouvernement est d’avoir freiné l’avancée du Mouvement du 20 février, une action énorme pour laquelle le gouvernement doit être loué, célébré et reconnu, du moins de l’avis de son chef… surtout, pense-t-il, que les causes du bouillonnement sont encore là.

Donc, tous ceux qui auront suivi ce discours de Benkirane auront pu définir les contours de la nouvelle politique gouvernementale, qui n’est pas vraiment celle qui avait été promise par les partis aujourd’hui représentant la majorité.

Ainsi, la première tâche que semble s’être assigné ce gouvernement est la « restauration de l’ordre », ce qui signifie en creux qu’avant l’arrivée de Benkirane et de ses amis, seuls le désordre et le chaos régnaient sous nos cieux. Aujourd’hui, donc, il n’est plus admis de s’absenter à son travail en produisant un pâle certificat médical, de même qu’il n’est plus possible de faire grève sans voir son salaire grevé des jours non travaillés ; il n’est plus toléré de voir des médecins du public aller exercer leurs talents dans le privé et plus aucun fonctionnaire ne sera recruté s’il n’a été préalablement soumis à un concours. Les marchés de l’Etat devront passer par des marchés publics, la Compensation sera supprimée et de l’argent sera directement versé aux pauvres de ce pays, et cette mesure concourra à rassembler quelques 30 milliards de DH, en une seule année, qui serviront à réaliser les aménagements nécessaires à recueillir les eaux débordantes du Haouz. Voilà.

Ces mesures prises et présentées par le gouvernement comme des réalisations monstrueuses sont en fait des décisions tout à fait ordinaires qu’il appartient à tout responsable de prendre ; en effet, les lois sont là, et il n’est besoin que de les appliquer, sans les réinventer, et de prendre les dispositions disciplinaires contre les contrevenants, sans les édicter de nouveau.

Ceux qui avaient voté pour le parti du chef du gouvernement ne l’ont pas fait pour voir des retenues sur les salaires des grévistes, ou pour déclarer la guerre aux certificats médicaux, ou pour voir monter en flèche les prix des choses, et assister au gaz exploser à 120 DH la bouteille, quand la Compensation tirera sa révérence. Les gens ont voté PJD et Benkirane pace qu’ils espéraient voir des grandes décisions prises en matière d’emploi, de santé, d’éducation, de justice, et de toute cette prospérité qui devait venir et qu’on attend toujours.

Mais tout cela ne semble pas très important aux yeux du chef du gouvernement, qui voit que le vrai changement se produit à travers celui de la logique et de la culture politique introduites. Et voilà donc qu’aujourd’hui, dixit Benkirane, les gens s’arrêtent au passage d’un ministre pour lui serrer vigoureusement la main. C’est une bienheureuse chose que celle-ci, en effet, que les gens disent bonjour à des ministres qu’ils voient en chair et en os, alors qu’avant ils ne les regardaient qu’à la télévision… comme si saluer un ministre réglait des problèmes… Mais comme il semblerait que dire bonjour aux membres du gouvernement ne suffit pas, alors Benkirane a dit, promis, que la télévision changerait et que désormais, il ne suffisait plus de se pointer au siège de la télé avec un projet de pièce de théâtre pour obtenir une subvention. Ah, que l’on aurait été heureux de pouvoir croire à cette promesse, mais seulement voilà, cela paraît difficile quand on voit que le chef du gouvernement, le même donc qui promet de changer la télé, ne parvient pas assurer la diffusion intégrale de ses déclarations sur 2M. Alors, comment donc un ministre pourrait-il changer la télé alors qu’il ne peut garantir la couverture des activités de son chef sur une chaine qui, en principe, est placée sous sa tutelle ?

Et Benkirane termine en beauté en disant que si le peuple ne réagit pas à l’éventuelle décision de la majorité de passer à l’opposition, alors « tout sera fini, et que le peuple assume sa responsabilité ; qu’est-ce qu’on en à faire, nous, après tout ? », assénant un tonitruant : « Où se trouve le problème si nous devions vraiment passer à l’opposition ? »… Avant d’en arriver au cœur de la question, et de dire à ceux qui cherchent à avoir sa tête : « M’en fous, c’est Dieu qui donne et c’est Dieu qui retire les choses ; si je vis, je trouverai bien à manger et si je meurs, on trouvera bien un trou pour m’y enterrer ».

Mais voilà, Benkirane, qui considère avoir atteint le maximum de ce qu’il pouvait espérer, n’a pas été jusqu’au bout de la citation de l’imam Chafiî, laissant cela à ceux qui sont concernés par une éventuelle décision de son départ des affaires. Que dit, donc, la suite de la citation ? : « Si je vis, je trouverai bien à manger et si je meurs, on trouvera bien un trou pour m’y enterrer ; j’ai une sensibilité de roi et je considère comme une hérésie toute humiliation… ». C’est donc là la raison pour laquelle il faut prendre au sérieux les propos de notre chef du gouvernement, car ce discours prononcé devant ses cadres du parti ressemble fort à un mot d’adieu… Mais non, en fait, c’est exactement l’inverse, ce discours veut dire la profonde pensée de Benkirane, que l’on peut résumer par un « j’y suis, j’y reste », tant les messages subliminaux sont nombreux, et adressés à ceux qui veulent le déboulonner du « sommet du pouvoir » où il pense se trouver.

Il reste cependant une chose un peu incompréhensible dans les paroles d’Abdelilah Benkirane ; c’est quand il dit qu’il passerait à l’opposition… Fort bien, mais pour s’opposer à qui, à quoi, au juste ?

Serait-ce pour s’opposer à l’augmentation des prix qu’il a pourtant défendue ? Serait-ce pour défendre les droits des chomeurs qu’il avait donné l’ordre de tabasser, avant de justifier ce tabassage ? Serait-ce pour défendre une classe moyenne qu’il a lui-même alourdie d’impots ? Serait-ce pour défendre des grévistes dont il a décidé de retenir les jours de grève sur leurs salaires ? Serait-ce pour réclamer l’augmentation des salaires des fonctionnaires qu’il a lui-même accusé de trahison dans le cas où ils demanderaient eux-mêmes ces augmentations ? Serait-ce pour exiger la mise en œuvre de la constitution et l’exercice par son remplaçant de ses pleins pouvoirs que lui procure la Loi fondamentale, sachant que lui aux affaires, il s’était bien retenu de le faire ?

Nous posons ces questions car, théoriquement, le role de l’opposition est de se tenir aux cotés des populations pour contester les décisions impopulaires prises par la majorité, sauf si bien sûr, le parti majoritaire s’apprête de s’adonner à ce sport parlementaire typiquement marocain, qui s’appelle le « soutien critique », ou plutot, serait-il plus exact de dire, « tiens les sous, pour ta critique »… oui, c’est probablement cela, le « soutien critique », une sorte d’anagramme de « tiens les sous, pour ta critique »…

Mots Clefs:
Maroc

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