Melilia, une bien drôle de ville marocaine ! [Reportage]

Melilia, une bien drôle de ville marocaine ! [Reportage]

En octobre dernier, je me suis rendue pour la première fois à Melilia lors de ma participation à une formation journalistique sur les migrants, organisée par l’Institut Panos de Paris et financée par l’Union Européenne. M’attendant à voir une véritable ville espagnole, comme Barcelone ou Madrid, j’ai découvert une ville marocaine.

« Venez en Afrique, sans sortir de l’Espagne », c’est le slogan publicitaire de l’un des hotels de Melilia, petite enclave espagnole de 12 kilomètres carrés située dans le nord du Maroc et que j’ai découverte, pour la première fois, mi-octobre. Derrière ce slogan de carte postale, la réalité est tout autre. A Melilia, on n’est pas chez les Espagnols mais bien au Maroc.

Première surprise : à mon arrivée, mon téléphone portable marocain continue de capter le réseau Maroc Télécom, n’importe où dans la ville. Certains quartiers sont des mini-Derb Soltane où les odeurs de café, de viande grillée et d’épices se mélangent sur votre passage, comme à Casablanca. Vous trouvez des magasins de caftans, de babouches et de bijoux en or, des cordonniers bon marché, ou des épiceries marocaines qui acceptent euros comme dirhams. Dans la rue, des femmes voilées portant des jellabas emmènent leurs enfants à l’école et des hommes barbus habillés de gandouras traditionnelles se rendent à la mosquée pour prier. Les Méliliens d’origine espagnole, eux, sont à peine visibles.

Une ville asphyxiante

Cependant, dès que vous levez les yeux sur les murs et apercevez les noms espagnols des rues, la réalité vous rappelle à l’ordre. Les administrations et antennes des ministères espagnols envahissent les rues, avec des drapeaux espagnols et européens sur le toit. Les policiers espagnols sont partout dans la ville la rendant étouffante, stressante, asphyxiante.

La ville est tellement petite que vous pouvez rencontrer dans le même hotel le douanier qui a vérifié la veille votre passeport à la frontière à Béni Ansar ! « Cette impression d’asphyxie vient du fait que cette ville est extrêmement médiatisée car elle se trouve à la frontière avec le Maroc et est également la porte vers l’Europe pour les migrants clandestins. La contrebande, l’immigration clandestine, les relations houleuses avec le Maroc, font que cette ville est toujours au cœur de l’actualité», explique Blasco de Avellaneda, journaliste pour El Telegrama de Melilla, âgé d’une trentaine d’années. Lui connait Melilia comme sa poche. Il y est né et y a vécu toute sa vie. Et il est fier de sa ville.

Ayant des arrières grands-parents juifs marocains originaires de Taza, Blasco de Avellaneda se considère comme un « Espagnol africain ».« Ce qui a de beau dans cette ville, c’est le mélange des cultures qui s’est fait à travers les siècles. C’est certainement la seule ville d’Europe qui reconnaît la fête de l’Aïd El Kébir comme fête nationale [jour férié, ndlr]. Personne ne travaille ce jour-là, pas même les chrétiens, alors qu’en Espagne, le jour de l’Aïd n’est pas férié », explique-t-il.

Cependant, difficile de voir ce mélange de cultures dans les rues. « A Melilia, les gens de toutes religions travaillent sans problème ensemble durant la journée mais après le travail, chacun regagne sa communauté. C’est la religion qui crée ces divisions. Moi, par exemple, après le travail, je vais à la mosquée pour prier et rencontrer également mes amis qui sont musulmans », explique Hassan, jeune professeur de physique espagnol d’origine marocaine. Sur les 80 000 habitants que compte la ville, plus de 45% sont de confession musulmane. La grande majorité sont Marocains originaires du Rif.

Prison à ciel ouvert

Cette ville devient encore plus surprenante dès que vous découvrez pour la première fois la barrière haute de 3 mètres qui sépare le Maroc et la ville sur 8 kilomètres ; barrière que migrants marocains, algériens et subsahariens tentent régulièrement d’escalader pour mettre le pied en Espagne.

Alors que plusieurs siècles durant, Melilia a accueilli des gens de tous horizons, elle se transforme en une véritable prison à ciel ouvert. La barrière laisse derrière elle d’incroyables absurdités. Me faisant visiter la ville, un chauffeur de taxi espagnol d’origine marocaine pointe du doigt une maison appartenant à un Espagnol qui s’est retrouvée, lors de la construction de la barrière, en plein milieu du tracé. Au lieu de contourner la maison, la barrière passe devant la maison l’incluant dans le territoire marocain. Mais les autorités reconnaissent cette maison comme étant espagnole. Du coté marocain, ce n’est guère mieux. J’aperçois, à travers les grillages, des villas en construction situées à quelques mètres à peine de la barrière. Les familles de ces maisons auront le privilège de voir matin, midi et soir une barrière entraver leur horizon !

Les Marocains désunis

Mais au delà de cette frontière, il y a encore bien plus frappant. Alors que les Espagnols d’origine marocaine que j’ai rencontrés m’ont fait part de racisme de la part de certains Espagnols, il n’existe pas, à Melillia, une seule communauté marocaine unie et soudée, mais trois différentes communautés, fragmentées et dénoyautées, qui se cotoient au quotidien. Elles se sont habituées à ne pas se parler, pire, parfois à se mépriser.

D’un coté, il y a les Marocains qui sont des citoyens espagnols, de l’autre les Marocains venant de Nador traversant chaque jour la frontière avec leur passeport marocain surnommé le « passeport nadorien » pour tenter de trouver un petit boulot à Melilia et enfin il y a les Marocains clandestins.

Ce manque de solidarité entre les Marocains, Rabia, mendiante, 49 ans, en fait les frais au quotidien. « Je viens pratiquement tous les jours de Nador et je mendie dans la rue pour nourrir mes trois enfants. Mon mari est gravement malade et ne peut travailler », explique-t-elle Elle ne le dit pas ouvertement mais me fait comprendre qu’elle se prostitue également.« Les autres Marocains qui ont la nationalité espagnole me regardent comme une insecte dans la rue », lâche-t-elle les larmes aux yeux. « Aucune de ses familles ne me propose, par exemple, de m’aider ou de me trouver un petit boulot comme femme de ménage dans une maison. Je n’attends pas qu’on me donne à manger mais ce que je demande c’est de pouvoir travailler », poursuit-elle.

Tarik, une quinzaine d’années, déplore aussi ce manque de solidarité avec les autres Marocains de la ville. Lui n’a ni travail, ni papier. C’est un jeune clandestin marocain qui a réussi à passer la frontière en vélo en se glissant au milieu des travailleurs de Nador. Cela fait deux ans qu’il erre à Melilia dans l’attente d’une régularisation qu’il espère venir à sa majorité. Il vit dans un centre d’accueil de jeunes migrants clandestins situés à proximité de la fameuse barrière. « Wallou ! Il n’y aucune solidarité. Les Marocains de Melilia ne font rien pour moi. Ils ne me donnent ni à manger, ni même un tee-shirt pour me vêtir durant les fêtes. Personne ne pense à moi », déplore-t-il.

De son coté, Ahmed reconnaît que certains Espagnols d’origine marocaine ont des comportements méprisants à l’égard des Marocains clandestins ou des travailleurs de Nador. Agé de 23 ans, il travaille comme serveur dans le café de son frère. Etant Espagnol, lui a vécu également toute sa vie à Melilia. Il est le fils d’un immigré marocain originaire de Béni Ansar venu dans les années 70 à Melilia. « Pourquoi mépriser ces gens ? Au contraire il faut les comprendre. Ils vivent dans un pays où ils n’ont rien du tout. Ils se sont dit à un moment de leur vie ‘vaut mieux aller voir se qui se passe de leur coté de la frontière plutot que de vivre ici’. Je me mets à leur place. Si moi je n’avais rien, pas d’argent, ni la nationalité espagnole, je quitterais certainement mon pays clandestinement », confie-t-il.

Il ajoute que son frère et lui aimeraient faire travailler de manière illégale des Marocains dans leur café mais qu’ils ne peuvent le faire car leur établissement se trouvent entre deux antennes de ministères espagnols et qu’ils craignent de se faire épingler. Une façon d’offrir du travail à des compatriotes à moindre frais pour les deux frères.

La faute à la crise ?

Est-ce vraiment du mépris à l’égard des autres Marocains, ou est-ce que la crise économique touchant principalement la communauté marocaine d’Espagne incite les Espagnols d’origine marocaine à devenir plus individualistes ?

C’est dans un quartier populaire, en surplomb de la ville, que je rencontre Fatima, une mère de famille de 5 enfants qui m’invite à prendre le thé chez elle. Elle ne travaille pas, ni son mari. La famille s’en sort grâce aux aides sociales et touche environ 850 euros par mois. Il leur est difficile de subvenir aux besoins de toute la famille et de payer la scolarité des 5 enfants.

Pour s’en sortir, c’est vers le Maroc que Fatima se tourne. A l’entrée de son appartement, elle me montre un réfrigérateur qui empêche la porte d’entrée de s’ouvrir complètement. « J’ai deux réfrigérateurs dans la maison et celui-là, il est rempli de pains congelés que l’on achète du Maroc. Mon mari part une fois par semaine au Maroc avec sa voiture pour remplir le coffre de pains car le pain est moins cher au Maroc qu’à Melilia », explique-t-elle.

A Melilia, il existe quelques associations censées aider les Musulmans de la ville, quelle que soit leur origine ou leur nationalité. Elles essaient tant bien que mal de créer une certaine solidarité entre ces différentes communautés marocaines en insistant sur l’élément religieux, car ce qui lie vraiment ces Marocains, c’est l’Islam.

Néanmoins faute de moyens, cette solidarité n’apparaît que durant les grandes fêtes religieuses où des colis-repas sont distribués quelques jours avant la fête aux plus démunis. Des bus sont alors mis à disposition de tous les Marocains, qu’ils soient travailleurs, clandestins ou Espagnols, afin de les amener vers une mosquée pour prier tous ensemble ou vers un terrain où égorger le mouton.

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Mots Clefs:
Juif marocainMaroc

À propos Ghita Senhaji

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