Marrakech, des choses et des choses… et un peu de cinéma

Marrakech, des choses et des choses… et un peu de cinéma

Marrakech est et restera Marrakech… Un somptueuse Jaguar arrive, glissant sur l’asphalte, avec à son bord une faune semblant atterrir directement de la planète Mars et, juste à coté, une charrette tirée par des mules et pliant sous le poids d’une tribu dont on aurait pu dire qu’elle sortait directement de sous terre. Le genre de paradoxes qui font que Marrakech soit Marrakech, dans ses antagonismes, dans sa beauté et dans ce mystère qui fait la particularité de cette ville, et qui incite Européens et Américains qui ont perdu leur âme quelque part à venir la retrouver dans la Ville Ocre.

Dans un petit café attenant à la gare, deux jeunes touristes, épuisés, s’assoient à même le trottoir et, avant même que de profiter de ce bref moment de repos, voilà que se pointe devant eux un mendiant vêtu de deux bouts d’étoffe, une noire et, en-dessous, une djellaba verte. L’homme se comporte à la manière d’un marabout, aux allures de très saint homme. Les deux touristes essayent de se défaire de l’importun, mais celui-ci tient à les faire entrer au paradis au moyen de l’aumone qu’ils lui donneraient. De guerre lasse, l’un des deux jeunes sort un bout de baguette de son sac, le donne à notre mendiant qui s’en va, satisfait et heureux. Si un tel geste avait été fait par un marocain, le mendiant lui aurait fait entendre ce que n’aurait pas dit Voltaire de Fréron…

Sur une grande avenue, trois jeunes filles viennent se poster, enfourchant leurs petites motos, cherchant un endroit pour les garer. L’une d’elles demande à sa copine : « T’aurais pas aperçu ce diable de gardien ? », et l’autre de lui répondre, avec une remarquable gentillesse : « Va le chercher toi-même… tu crois peut-être que je l’ai mis dans ma poche, avant de le perdre ? »…

Quelques instants plus tard, les trois filles sont devant la grande porte du grand hotel où pullulent et se bousculent les invité(e)s du festival… mais là, elles ont abandonné leur arabe dialectal pour un français d’une qualité telle que, si Hugo l’avait entendu, il se serait certainement pendu haut et court… Bref, la vie est un vaste cinéma.

Le Festival du cinéma apporte une fraîcheur artificielle de quelques jours, avant que chacun n’aille vaquer à ses occupations habituelles. Près du grand hotel, un jeune quidam avise une dame dans la cinquantaine et lui balbutie dans un anglais balbutiant que cela lui ferait plaisir de se faire tirer le portrait en sa compagnie ; surprise, la dame lui assure qu’elle n’est ni comédienne ni encore moins une star. Elle pouffe de rire et quitte précipitamment les lieux.

Les étrangers qui viennent au Festival de Marrakech sont un mélange de vrais professionnels du 7e Art, quelques groupes de cinéastes autoproclamés et une poignée de paons vaniteux. Les Français, tout particulièrement, font montre d’une grande prétention, toisant de haut les Marocains auxquels ils semblent dire : « Estimez-vous heureux que nous ayons répondu à vos invitations et que nous soyons venus là prendre votre argent ».

Une jeune serveuse dans un restaurant ne décolère pas contre une bande de cinéastes français et espagnols : « ça commande une salade à 20 balles et ça se permet de donner des leçons. Ce n’est plus du ciné, c’est de la misère ».

Près d’un grand hotel de la place, des jeunes aux traits indiens évoluent et, parmi eux, un homme au turban hindou et à la barbe drue se pavane, comme s’il assurait une représentation de lui-même. Les Indiens sont les invités d’honneur du Festival cette année ; ce pays a créé et construit des fusées, des voitures, des tanks, des téléphones portables ou non, des satellites et nous, nous avons décidé de lui emprunter ce qu’il fait de mieux, encore mieux que les choses décrites… alors nous avons invité Amitabh et Shahrukhan.

Pour ce chauffeur de taxi, il est préférable que l’argent soit empoché par Amitabh et son copain Shahrukhan que par Abbas el Fassi et/ou Benkirane… mais il n’a pas le temps de développer sa profonde pensée que déjà, il avise un quidam qui entrave la circulation, ce qui lui inspire une autre pensée forte : « Il faudrait songer à liquider tous ces gars et utiliser leurs corps pour colmater les trous des chaussées de Marrakech »… Voilà donc un vrai et véritable révolutionnaire, qui veut donner de l’argent à ceux qui en ont déjà comme Shahrukhan et employer les inutiles à des choses utiles.

Lors de ce Festival, les journalistes sont entrés dans une grande colère de se voir systématiquement méprisés et traités de haut par les organisateurs. Suite à cela, branle-bas de combat, les organisateurs ont pris sur eux de réhabiliter cet honorable corps en augmentant sa valeur afin qu’elle approche, quelque peu, de celle des étrangers. La nouvelle est forte, l’espoir est grand : dans une vingtaine ou une trentaine d’années au plus tard, les journalistes d’ici et d’ailleurs seront logés à la même enseigne.

Les films projetés sont un mélange de cinéma et de fantaisie… Les films marocains projetés essaient de montrer que la feuille de route tracée par Noureddine Saïl pour le cinéma marocain va droit. L’une des productions visionnées, « Malak », propose toutes les dernières trouvailles de la gouaille ordurière et des propos de caniveau, de sorte que l’honorable spectateur peut croire qu’il est en compagnie des pires criminels et non pas dans une salle de cinéma.

Un autre film, intitulé « zéro », essaye de traiter la question de la corruption en matière de sécurité, mais dès les premières minutes, le spectateur se voit pulvérisé, écrasé sous les mots les plus obscènes qui ont vite fait d’empêcher toute possibilité de dialogue, tel qu’universellement admis.

A l’avenir, et sous la direction inspirée du cinéma marocain par le camarade Saïl, les Marocains ne seront plus obligés d’entrer dans un cinéma pour y entendre les obscénités ; en effet, nous aurons le loisir d’entendre cela avant même de poser le pied dans une salle. Le guichetier, dûment formé, pourrait ainsi apostropher les cinéphiles ainsi : « Vous voulez regarder ce fils, bandes de pé… », ou « allons, allons, pressons, tas de co… », ou encore « faites vite ou allez vous faire f… »

Et ainsi, voilà que le cinéma en nos contrées aura brillamment atteint les objectifs que lui ont assigné Saïl et ses copains, à savoir réunir toutes les conditions de la création artistique.

À propos Ghita Senhaji

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