Maroc, un système de santé sinistré

Maroc, un système de santé sinistré
0 commentaires, 29/03/2013, Par , Dans Chroniques, Couverture

Janvier dernier, à l’aube, des travailleurs de la rue Sebta à Casablanca étaient occupés à ramasser les ordures, peindre les murs décrépits en blanc et planter quelques arbres frais pour embellir et orner les abords de l’hopital public Ibn Rochd.

Un ravalement de façade, en quelque sorte, pour l’imminente visite du roi Mohammed VI qui devait venir inaugurer la nouvelle aile d’oncologie, une cérémonie retransmise à la télévision nationale. Mais rien n’a été fait pour masquer la réalité du système de santé au Maroc, où même le ministre en charge du secteur, Houcine Louardi, a reconnu que les normes de santé pour les 33 millions d’habitants du pays étaient loin d’être aux normes.

Les hopitaux publics sont vétustes, manquent de médecins, d’équipements et de médicaments, et moins de 30% des gens sont couverts par une assurance-maladie.

Le gouvernement consacre plus de 5 milliards de dollars par an aux dépenses de santé, et selon les documents de la loi de Finances 2013, 3,2% du budget public sont affectés au secteur de la santé.

Les chiffres de la Banque mondiale montrent que pour l’année dernière, les dépenses de santé de l’Etat marocain ont atteint 6,5% du total des dépenses publiques, contre 8,12% en Algérie et 6,2% pour la Tunisie. Ces chiffres englobent le total des fonds engagés par l’Etat central et les régions, en plus de ceux dépensés par les organismes internationaux.

Les frais alloués par personne à la santé sont de 147 $ au Maroc, contre 186 et 246 $ respectivement en Algérie et en Tunisie, toujours d’après les données de la Banque mondiale. Que ces niveaux soient bons ou non, les contempteurs du système de santé considèrent que les ressources affectées à ce secteur n’atteignent pas le niveau requis.

« Les moins mauvais centres hospitaliers se trouvent à Casablanca ; mais certaines zones rurales n’ont même pas un dispensaire de proximité dans leur zone », indique le Dr Mohamed Naciri Bennani, Secrétaire général du Syndicat des médecins du secteur privé, qui ajoute que « il n’y a pas assez de médecins ou d’équipements, mais l’Etat ne montre pas une volonté particulière pour améliorer la situation actuelle ».

Le jour où le roi devait visiter l’hopital Ibn Rochd, ce centre universitaire qui est en quelque sorte une vitrine pour le système de santé publique au Maroc, une femme hurlait à l’intention des salariés d’un centre de transfusion voisin ; elle leur disait que sa mère était hospitalisée dans un autre centre à une demi-heure de là et qu’elle avait besoin d’acheter du sang pour que les médecins puissent opérer. « L’hopital où se trouve ma mère n’a pas de sang en stock, et le centre de transfusion n’en a pas non plus », explique la jeune Nora, 30 ans, précisant que « nous avons donné notre sang et attendons depuis plusieurs heures sans savoir précisément quand nous aurons ce dont nous avons besoin. Si nous n’obtenons pas ce sang rapidement, ma mère va mourir ».

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A quelques kilomètres de là, à l’hopital Baouafi, une patiente s’est présentée sous le nom de Hada, 69 ans,      et a dit avoir été renversée par une voiture. Elle attendait sur un vieux lit de consultation sans draps, suppliant vainement qu’on lui administre une injection antalgique. « Nos stocks sont très limités ; nous gardons ces antalgiques pour les blessés en grande souffrance », lui explique le médecin présent sur les lieux, un jeune interne stagiaire.

L’hopital Baouafi ne dispose pas d’unité de soins intensifs et le bloc opératoire, à en croire un panneau accroché à la porte, est fermé pour rénovation depuis avril 2011 ; mais rien n’indique pour autant de quelconques travaux d’une quelconque rénovation. Les employés du centre affirment que les patients nécessitant une opération sont transférés vers d’autres hopitaux de la ville.

A l’extérieur, des malades munis de leurs ordonnances mendient de l’argent aux passants pour qu’ils puissent s’acheter leurs médicaments ; à l’intérieur, des patients offrent des pots-de-vin d’un ou deux dollars aux agents de service pour qu’ils leur permettent de dépasser les files d’attente. Peu de tests médicaux sont disponibles au laboratoire de l’hopital.

«Quand un enfant arrive avec une méningite, il faut effectuer une ponction lombaire, mais nous ne pouvons pas parce que nous n’avons pas l’équipement requis pour le faire », déclare un médecin qui a demandé à garder l’anonymat, car une telle affirmation pourrait lui coûter son travail. « Donc, nous essayons d’utiliser notre instinct pour deviner si cet enfant est bien malade ou pas ».

Un groupe de médecins en formation discute dans le couloir du cas récent d’un bébé présentant des troubles respiratoires. Faute d’équipements spécialisés, tout ce qu’ils avaient pu faire était de masser sa poitrine. L’enfant est mort.

« Les moniteurs ne fonctionnent même pas », a déclaré l’un des médecins. « Une fois, la machine a indiqué des pulsations à 265, ce qui est impossible, et le bébé était déjà mort, sans que nous ne le réalisions tout de suite », ajoute le médecin.

Les critiques affirment que le système est paralysé par la corruption, à la fois grande et petite. L’Instance centrale pour la prévention de la corruption, une institution gouvernementale marocaine, avait publié une enquête en 2011 sur la corruption dans le secteur de la santé. Trois personnes sur 10 y avaient déclaré avoir eu recours à cette pratique pour bénéficier de soins.

« La petite corruption fait des ravages dans ces hopitaux parce que les médecins et les infirmières ne sont pas bien payés », explique le Dr Naciri Bennani.

Le ministre de la Santé, M. Louardi, n’a pu être joint pour commenter, malgré plusieurs demandes adressées à de hauts conseillers de son cabinet. Mais il a récemment été cité par le quotidien marocain L’Économiste pour ses propos sur les services d’urgence au Maroc qui nécessiteraient « un réel traitement de choc ». « Nos services d’urgence sont dans un état pitoyable », a-t-il déclaré au journal, « nous devons prendre des mesures drastiques pour améliorer cette situation ».

PHOTOGRAPHE Chafik Arich

PHOTOGRAPHE Chafik Arich

Selon Yves Souteyrand, le représentant de l’Organisation mondiale de la Santé à Rabat, il y a eu de nombreuses améliorations dans le système de santé publique au Maroc au cours de la dernière décennie, dont l’extension de la couverture médicale à plus de bénéficiaires et une forte chute de la mortalité infantile. Mais, ajoute M. Souteyrand, il reste encore beaucoup à faire, notamment en augmentant les effectifs dans les hopitaux, en assurant la généralisation des services de santé dans les zones rurales et en améliorant la qualité des soins.

L’OMS a pour but « d’aider le Maroc à mettre en œuvre la couverture médicale universelle pour tous, sans dépenses excessives pour l’Etat », affirme le représentant de l’OMS. « Aujourd’hui, plus de la moitié des dépenses de santé provient de la poche des utilisateurs. Il y a une prise de conscience parmi les membres du gouvernement sur le fait qu’il reste encore beaucoup à faire, et ils y travaillent ».

Selon les chiffres des ministères de la santé de trois pays du Maghreb, le Maroc compte un médecin pour 1.600 habitants, contre un pour 800 personnes en Tunisie et un pour 600 en Algérie.

Un manque de médecins qualifiés était manifestement le problème à l’hopital Baouafi. Les médecins résidents et les internes font fréquemment des heures supplémentaires la nuit, car aucun médecin n’est disponible.

« Parfois, je reste seul la nuit », déclare un résident stagiaire. « Je suis vraiment terrifié parce que je n’ai pas assez d’expérience. J’espère que personne ne va mourir sous mes yeux ».

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