Maroc : Recensement impossible 6 !

Maroc : Recensement impossible 6 !

Combien y a-t-il de Marocains dans le royaume ? Le Maroc a terminé, le 20 septembre, son sixième recensement depuis 1960. Les autorités estiment pouvoir le dépouiller et rendre publiques les informations avant la fin de l’année. Dans l’immédiat, les projections de la Banque mondiale estiment à un peu moins de 35 millions le nombre de Marocains en 2014, soit une croissance d’environ 164 % depuis 1960.

Le recensement de la population et de l’habitat avait pour objectif de dresser le tableau le plus exhaustif possible du Maroc actuel. La tâche s’avère plus difficile qu’il n’y paraît. Il s’agit de connaître la croissance démographique du pays, certes, mais aussi de faire le point sur l’explosion démographique dans les grandes villes comme Casablanca, Tanger ou Marrakech, de connaître la répartition de la population par province, information capitale alors que le pouvoir veut mettre en place la régionalisation, de faire un recensement exact de l’habitat du pays (confort, salubrité, nombre d’habitants et de pièces par maison, équipements sanitaires et informatiques…) et des foyers monoparentaux, des femmes chefs de famille…

Autant de questions légitimes dans un État moderne et qui se sont heurtées, dans les faits, au Maroc, aux réticences de la population qui n’aime guère qu’on la questionne sur son mode de vie. Bref, les agents du recensement ont eu la vie dure et leurs ennuis sont venus de tous les côtés, pour des raisons totalement opposées, tant ce pays est divers et marche à des rythmes différents.

L’État est a priori « l’ennemi »

« Notre culture est opposée au recensement », constate le journaliste Karim Boukhari sur son blog. « Même les plus ouverts ne veulent pas se confier à des inconnus. (…) Notre esprit a été formaté à l’idée que celui qui nous sonde ne peut le faire que dans l’intention de nous nuire », avoue-t-il. Il est vrai que dans ce Maroc où l’esprit civique n’existe guère, et c’est un euphémisme, l’État est a priori « l’ennemi » et son représentant, l’homme qu’il faut fuir ou induire en erreur. Aussi, ces pauvres agents du recensement, toujours des volontaires et souvent des étudiants ou des enseignants qui ont voulu arrondir leurs fins de mois, n’ont guère été reçus à bras ouverts. Qu’on en juge.

Dans les quartiers populaires, à plusieurs reprises, les recenseurs, souvent jeunes, s’ils avaient le malheur d’être beaux garçons, se sont fait recevoir à coups de poing par un frère aîné qui les a accusés d’avoir regardé leur soeur avec trop d’insistance en posant leurs questions. Plusieurs fois, les mères de famille ont dû séparer les belligérants. Les gens éduqués étaient-ils plus accommodants ? Pas toujours. Le quotidien Al Akhbar al Youm rapporte ainsi comment, dans un quartier huppé de Casablanca, le propriétaire des lieux, hautain, a demandé à son jardinier de répondre à sa place…

Des recenseurs jetés dehors

Une question portait sur la connaissance ou non du tamazight, la langue berbère. Rien de plus légitime dans un pays où la grande majorité de la population est berbère, ou a plus ou moins de sang berbère dans les veines. Le tamazight est une langue officielle au même titre que l’arabe. Depuis 2003, les jeunes Marocains sont supposés pouvoir faire leurs études primaires en berbère. Mais concrètement, en 2012, seules 12 % des classes ont les enseignants idoines. Pourtant, lors du recensement, nombre de Berbères « militants » ont refusé de répondre à la question sur leur connaissance de la langue, craignant que le pouvoir ne compte utiliser leurs réponses pour les « ficher » ou autres vilenies.

Dernière catégorie, certes moins nombreuse, avec laquelle le recenseur eut maille à partir : les « féministes ». Une question demandait qui était le chef de famille. Malheur au recenseur qui, face à une femme seule ou fière de sa carrière, gagnant sa vie et estimant participer aux frais du ménage au même titre que son conjoint, voire mieux, refusait de répondre à cette question qui ne sous-entendait pas que la responsabilité de chef de famille pouvait être partagée, comme le prévoit la loi. Un jeune recenseur qui cochait la case « homme » pour le chef de famille en déclarant « c’est par respect pour lui » n’eut pas le temps de poser d’autres questions et se retrouva illico presto dans la rue. On m’a assuré que ce ne fut pas un cas isolé. Reste à souhaiter « bonne chance » au commissaire au plan pour donner une image exacte du Maroc.

Par MIREILLE DUTEIL http://www.lepoint.fr

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À propos Ahmed Belaarej

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