L’homme de la campagne et le singe des villes…

L’homme de la campagne et le singe des villes…
0 commentaires, 17/12/2012, Par , Dans Chroniques, Couverture

Voici quelques temps, il m’avait été donné d’entendre à la radio de Tanger un dialogue de bonne tenue conduit par le confrère Abdellatif Benyahia avec un homme de la campagne s’exprimant sans complexe aucun sur les choses et sur sa vie. Ce campagnard était un amoureux de la gente animale, et élevait des bêtes en nombre, des singes aux chats, en passant par d’autres espèces encore.

Benyahia lui demande alors s’il élevait toujours ce singe avec lequel il habitait depuis des années, et l’homme de répondre avec une grande éloquence et une philosophie profonde : « Non, je l’ai libéré et il est parti, car la vie avec un singe est différente de la vie avec d’autres animaux. Dans cette existence-là, il n’existe pour l’homme qu’une alternative, et une seule : soit il parvient à amener le singe à se conduire comme un humain, soit c’est l’inverse qui se produit. Seulement voilà, j’avais commencé à sentir que le singe prenait le meilleur sur moi, et que j’étais en train de basculer dans un comportement simiesque. J’ai alors pris peur et décidé de rendre sa liberté au singe ».

Des propos sages, profonds, réfléchis, exprimés par un homme qui n’a probablement jamais usé ses culottes sur les bancs de l’école, des propos qu’il appartient à chacun de nous d’expliquer de la manière qu’il considère la meilleure et la plus adéquate pour lui.

L’environnement naturel d’un singe est la forêt, comme pour les autres animaux ; mais s’il fréquente des humains, il ne devient pas pour autant l’un d’eux et ne renonce pas à son animalité. L’homme doit alors choisir : soit il apprivoise totalement et définitivement ce singe, soit il l’abandonne à son sort.

Nous, dans notre pays, cela fait soixante ans que nous coexistons avec un singe appelé corruption. Au départ, ce singe était tout petit, nous lui donnions du lait et beaucoup de bananes ; le singe grandit alors peu à peu, et il devient chimpanzé. Nous avons continué à le nourrir et à le soigner, et lui, de son coté, a poursuivi sa croissance ; nous ne prêtions aucune attention à ses simagrées et autres singeries et lui continuait, continuait. Et puis, un jour, le chimpanzé s’est transformé en gorille, un gorille qui a commencé à nous menacer dans notre existence même.

Et puis les années ont continué de s’écouler, et le gorille a continué de grossir et de grandir, au point d’en devenir cette bête géante qui ressemblait à la créature King Kong. Et les choses sont devenues, un jour, ingérables : le singe que nous élevions était devenu un monstre échappant à notre autorité.

Aujourd’hui, la corruption que nous connaissons, que nous endurons, que nous subissons est comme ce King Kong qui détruit tout ce qui se dresse sur son passage, et qui nous défie en nous regardant droit dans les yeux et en se frappant la poitrine à grands coups de poings pour signifier son triomphe sur nous. Il menace tout et il nous terrifie tous. Et même dans le cas d’affrontements avec cette chose, les dégâts se révèlent importants, car un peuple qui cache ses ordures sous le tapis finit un jour ou l’autre par être suffoqué par les odeurs qui s’échappent de sous ce tapis et qui emplissent et infestent la maison en rendant son air nauséabond et irrespirable.

La corruption peut être comparée à autre chose, une vague par exemple. Au départ, la vague est vaguelette, qui s’ouvre un peu, retombe discrètement et vient mourir à nos pieds sans même que l’on s’en aperçoive. Et puis, la vague grossit quelque peu, nous inquiète quelque peu, mais nous, nous continuons à laisser passer et à composer avec elle, en surfant, en jouant, en virevoltant avec elle, étant persuadés que les choses resteront toujours sous controle… et ne comprenant absolument pas que cette vaguelette devenue vague, puis grosse vague, continue de grandir loin de nos yeux, avant d’arriver, de débouler sous forme de tsunami qui balaie tout sur son passage, qui nous surprend dans notre sommeil et qui nous emporte loin, loin, loin…

Aujourd’hui, si nous voulons lutter contre cette hydre appelée corruption, il nous appartiendrait d’abord et avant tout de payer le prix de toutes ces années de mutisme et de laxisme. Nous avons fermé les yeux et la bouche face aux comportements de ceux qui avaient commencé leur parcours en percevant indûment 20 DH… et aujourd’hui, ils s’emparent de 20 milliards, nous défiant de leurs regards, pestant et éructant contre nous, comme si c’était nous qui étions les méchants et les mauvais.

Ils sont nombreux, les Marocains qui estiment ne pas être concernés par la corruption, exactement comme ceux qui se considèrent à l’abri des vagues d’un tsunami, lesquelles vagues, à leur arrivée, balaient tout le monde, emportent tout et détruisent le reste, coupables ou non, concernés ou pas. La corruption, donc, est similaire à cette catastrophe naturelle qui ne distingue pas le vieux du petit, la femme enceinte de la femme stérile, le bon du fripon.

Durant toute cette période passée dans le giron de ce gorille appelé « corruption », nous avons cessé d’entretenir le monstre, qui n’en avait d’ailleurs plus besoin, tant il est vrai qu’il se servait lui-même et dévorait ce qu’il voyait et ce qu’il voulait, quand il voulait. Pire, c’est lui qui a commencé à nous abreuver de ses « bienfaits » afin qu’on le laisse tranquille et qu’on lui permette de continuer de grandir, voire de prospérer, en toute quiétude, et que nous, nous acceptions de devenir ces êtres peuplant la « planète des singes ».

Pendant toutes ces années où nous avons cohabité et coexisté avec la corruption, le problème ne s’était pas circonscrit aux fortunes pillées, aux budgets engloutis, aux projets évaporés et aux pots-de-vin coulant et s’écoulant ici et ailleurs. Le problème est en effet différent, de nature psychologique, voire existentiel, conduisant les honnêtes gens à s’interroger : « Quel est l’intérêt pour moi de rester prisonnier de ma vertu, seul et isolé ? Quel est l’intérêt pour moi de rester honnête, intègre, alors que les autres, autour de moi, s’enrichissent et deviennent des notables respectés et adulés par tous ?

Le campagnard du début de cette chronique avait dit qu’il avait rendu sa liberté au singe après quelques années seulement car il sentait que la lutte devenait inégale et qu’il était en train de la perdre. Quant à nous, nous coexistons avec cet autre « singe » depuis 60 ans et nous avons encore l’outrecuidance de penser que nous sommes encore des humains.

Mots Clefs:
Marocains

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