Lettre ouverte d’un planteur de kif à Benkirane

Lettre ouverte d’un planteur de kif à Benkirane

M. Benkirane,

J’ai longtemps attendu votre visite aux champs de kif du Rif, mais vous avez trompé mes espoirs et déçu mon attente car vous avez passé le plus clair de votre temps à guerroyer contre les démons et les crocodiles. Je ne peux pas dire que je comprends à sa juste mesure votre sens politique et votre finesse, mais je vous informe que j’ai voté quand même pour votre parti… parce que j’avais été enchanté par votre discours sur la lutte contre la corruption et que j’avais cru en vos promesses d’un paradis marocain, de ce paradis dont vous parliez à votre retour de Midelt, désigné chef du gouvernement et savourant votre triomphe sur vos adversaires politiques.

M. Benkirane,

Pendant un an, je suis resté cloué devant ma télévision, espérant vous entendre un jour évoquer les souffrances des agriculteurs du Rif et des cultivateurs de cette plante appelée kif, mais là encore j’ai été déçu. Honnêtement, je vous avais trouvé mille et une excuses, et autant de justificatifs ; une fois, je me suis dit « laissons-le ferrailler contre les démons », et une autre fois, j’ai eu de la compassion pour vous, en plein dans votre combat contre ces crocodiles hargneux. Je suis quant à moi un petit cultivateur, un homme qui ne possède que quelques arpents de terre sur lesquels j’ai planté du kif ; je porte des chaussures en corde et je ne comprends goutte aux ficelles politiques et à toutes ces frivolités, mais j’ai cependant compris, un jour, que vous étiez cerné de toutes parts. J’ai compris qu’un homme appelé Hamid Chabat était venu pour éteindre la lueur d’espoir de la lanterne de votre parti (dit de la Lanterne) et pour contrecarrer tous les efforts par vous déployés pour développer un peu cette nation ; j’ai même été plus clairvoyant que vous quand j’avais compris que la rose de l’USFP n’allait vous laisser que ses épines qui vous piqueraient sur votre chemin dans le champ politique. J’avais compris cela le jour où les socialistes s’étaient réunis en conclave pour examiner votre proposition de les voir rejoindre votre équipe gouvernementale. Avez-vous sérieusement pensé que les socialistes allaient laisser passer l’ivresse du pouvoir après que ce grand bonhomme appelé makhzen ait fait ce qu’il a fait lors de la regrettée alternance ?

M. Benkirane,

En vérité, je ne vous le cache pas, les revenus de notre récolte de chanvre indien l’année passée étaient fort médiocres et, n’ayant plus de ressources, j’ai dû me résigner à laisser ma fille Lamia s’occuper des tâches ménagères de notre maison construite en pisé ; depuis, elle fait la vaisselle, elle s’occupe des animaux, bref elle fait tout un tas de choses sauf poursuivre sa scolarité. Et ainsi donc, à chaque fois que je vois ma fille plongée dans la révision de ce qu’elle avait écrit sur ses cahiers l’année passée, et quand je la surprends ravaler ses larmes derrière un sourire triste, je trouve moins de raisons à justifier votre ignorance de notre situation et à expliquer que vous ne soyez jamais venu nous rendre visite dans notre village.

Quant aux propos tenus par votre ministre de l’Enseignement supérieur, nous n’en avons eu l’écho que quatre jours après la parution des journaux qui en ont parlé car, vous pensez bien, nous n’avons pas de kiosque dans notre village. Et du fait, donc, que le kif soit devenu une richesse nationale, il ne doit pas vous être très difficile de venir, quand même chez nous, même nuitamment, et vous glisser dans notre village à la faveur de la nuit, voir mes compagnons. Ne craignez rien de leurs pipes et de leurs joints, ce sont des gens paisibles et pacifiques, des gens de bien qui n’ont pour seul mal que de persister à croire en leurs cultures de kif. Et là, une fois encore, une fois de plus, vous m’avez déçu, vous qui avez envoyé votre crieur public venir nous dire que nous devions suspendre cette activité avant que nous ne le regrettions !… Aussi, les gens d’ici se sont promis, et vous promettent qu’ils poursuivront cette culture… qu’ils le feront dans la forêt, qu’ils le feront au bord des routes, qu’ils le feront partout où ils pourront gêner ces forces de l’ordre que vous avez tant louées lors de votre dernière sortie au parlement.

M. Benkirane,

Malgré tout, nous avons quand même attendu ce jour où vous ordonnerez à votre directeur de la télé de vous réserver un temps de parole pour venir nous entretenir de la culture du kif et du haschich marocains. Oseriez-vous nier que nous tenons le premier rang mondial en culture du chanvre indien ? Nous avons réussi là où tous ont échoué le foot, la santé, l’éducation… Et vous, pendant ce temps-là, vous avez préféré aller au parlement et dire tout le bien que vous pensez de cette police tant méritante à vos yeux pour maintenir l’ordre public et la stabilité sociale… et au moment même où vous parliez, il m’était revenu à l’esprit ce que vous disiez voici tout juste quelques mois… Vous attaquiez alors tous ces services et organismes qui commettaient tant d’injustices contre les gens. J’ai alors été pris de vertige, et j’ai décidé d’aller m’en rouler un pour calmer la tempête qui prenait de l’ampleur dans mon cerveau, un geste que je veux considérer comme un pied de nez à vos déclarations et à votre absence chez nous…

M. Benkirane,

Avez-vous déjà entendu parler de Néron, cet empereur romain qui avait juré de tout brûler pour que Rome vive ?… Eh bien, nous sommes pareils que lui, et nous sommes prêts à tout brûler afin que vive la culture du kif. Ne voyez là aucune menace : nous ne sommes que de pauvres hères qui ont hérité quelques petits lopins de leurs aïeuls, des petites parcelles qui nous procurent un si faible revenu, celui que vous savez… ce sont les gros exploitants, les grands trafiquants qui prennent tout et gagnent beaucoup… Le reste, si vous voulez le savoir, demandez-le à Laenser, votre ministre de l’Intérieur.

Quant à nous, nous continuons d’attendre votre visite, un jour prochain. Peut-être…

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BenkiraneMarocains

À propos Abdellah Miloudy

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