Les nominations d’ambassadeurs… qu’est-ce qui a donc changé ?

Les nominations d’ambassadeurs… qu’est-ce qui a donc changé ?
0 commentaires, 13/03/2013, Par , Dans Chroniques, Couverture

La dernière cuvée d’ambassadeurs récemment envoyés aux quatre coins du monde suscite moult questions sur les critères retenus pour leur désignation : qui les choisit, qui définit leurs fonctions ?… De la réponse à ces questions dépend la définition des entraves que connaît notre diplomatie officielle, lesquelles entraves influent négativement sur l’efficacité de cette diplomatie et sur les grandes causes du pays, en plus de l’impact douteux sur notre image et sur les affaires de la communauté marocaine à l’étranger.

Il semblerait, d’un point de vue purement protocolaire, que ces nominations aient respecté dans la forme les dispositions de la nouvelle constitution ; en effet, elles ont été décidées en Conseil des ministres – tenu à Fès et présidé par le roi – et le communiqué du Cabinet royal a précisé que les noms avaient été proposés par le ministre des Affaires étrangères et approuvés par le chef du gouvernement qui, à son tour, les avait soumis au roi qui les avait validés, selon les dispositions de l’article 49 de la constitution.

Mais en réalité, les noms des ambassadeurs ont-ils bien effectivement été proposés par le gouvernement, sur initiative du ministre des AFE, Saâdeddine el Othmani ? Et si tel est le cas, selon quels critères ces ambassadeurs ont-ils été sélectionnés ?

La réponse à ces deux questions requiert d’abord une lecture approfondie de la liste des nouveaux diplomates, et ainsi les choses apparaîtront plus clairement. Commençons par Chakib Benmoussa, ex-ministre de l’Intérieur et président du Conseil économique et social au moment de sa nomination à l’ambassade de Paris, ce lieu si symbolique pour le pouvoir marocain. Benmoussa donc… quand il officiait à l’Intérieur, les élections de 2007 qu’il avait supervisées avaient été largement truquées, essentiellement contre le PJD. Est-il raisonnablement sérieux de penser qu’el Othmani et Benkirane aient pu entériner le nom de cet homme qui les avait si fortement malmenés aux élections et qui avait aussi fait embastiller un de leurs chefs – Maâ el Aïnaine Laâbadla – dans le cadre de l’affaire Belliraj, dans ce qui était apparu comme un acte de sanction contre certains hommes politiques et une volonté d’adresser des messages à d’autres ? Benmoussa était venu à la « mère des ministères » directement des Brasseries du Maroc, du temps où cette entreprise appartenait encore à la holding royale, ce qui en fait un pur produit makhzénien…

Et puis, nous avons Mohamed Saâd Alami, l’ancien dirigeant de l’Istiqlal et ancien ministre, qui n’aura laissé aucune trace de son passage ni à l’Istiqlal ni au ministère ; cela indique que la nomination d’Alami est une sorte de faveur accordée à l’Istiqlal dont le makhzen requiert toujours les services, surtout quand il s’agit de lutter contre ses adversaires (du makhzen). Alami a été envoyé en Egypte, l’Egypte islamiste, l’Egypte révolutionnaire : a-t-on vraiment bien réfléchi avant de choisir Alami pour ce poste si sensible ?

Plus encore, et comme l’a relevé le quotidien al Massae concernant cette liste supposée être celle d’el Othmani, il existe des ambassadeurs ayant fait valoir leurs droits à la retraite ou concernés par la limite d’âge, comme Mohamed Larbi Mokhareq, ancien ambassadeur en Inde et qui est parti au Brésil, Mustapha Salaheddine, nommé au Pakistan, Abdeslam Baraka, ancien ministre et ancien ambassadeur, désigné à Riyad. Rappelons au sujet de ce dernier, membre de l’Union constitutionnelle, qu’il avait été rappelé de son poste à Madrid en 2004 après la recrudescence alors des problèmes de migrations entre le Maroc et l’Espagne et rappelons également que c’est lors de son mandat chez le voisin du nord qu’avait eu lieu la crise de l’îlot Laila ; cela se passait en 2002 et cela avait failli dégénérer en guerre ouverte entre Madrid et Rabat !

Et puis, toujours concernant les retraités, nous avons Mohamed Faraj Doukkali, nommé en Tunisie. Ce diplomate, compté dans les rangs de l’Istiqlal, a un lien de famille avec Abbas el Fassi, et avait été en poste à Oman, puis à Damas, et enfin au Caire, où il a été remplacé par un autre istiqlalien.

Mais notons quand même que cette lite d’ambassadeurs, supposée avoir été dressée par el Othmani et Benkirane, ne comporte aucun cadre du PJD, ni d’une quelconque structure islamiste au moment même où ce sont des gens de cette sensibilité qui sont aujourd’hui aux commandes dans bon nombre de pays du printemps arabe. Sommes-nous donc devant une exception, ou alors, à l’inverse, l’affaire a été mûrement réfléchie, étudiée et assumée par Benkirane et son ministre des Affaires étrangères ?

Du temps des gouvernements el Youssoufi et el Fassi, de nombreux ambassadeurs avaient été nommés au sein même des formations des Premiers ministres en fonction, soit en guise de récompense de ces partis soit pour « exfiltrer » ces cadres de leurs partis et de les mettre au service du pouvoir, une politique qui finit par déteindre négativement sur l’efficacité de la diplomatie qui devient un outil de politique partisane, fondée sur une logique aussi partisane. Il faut savoir que parmi ces nouveaux ambassadeurs, on peut trouver « pire » encore que Mohamed Louafa, l’actuel ministre de l’Education, qui avait servi comme ambassadeur en Inde et au Brésil, et dont l’opinion publique nationale a pu mesurer le niveau à travers quelques-unes de ses « déclarations » qui continuent à susciter émois, critiques, sarcasmes et franches rigolades sur les réseaux sociaux.

Rappelons qu’avant ces nominations, la presse marocaine avait évoqué le cas de l’ambassadeur du Maroc en Tunisie, Najib Zerouali, révoqué par sa propre maison, et jusqu’à aujourd’hui, le ministère d’el Othmani n’a fait aucune déclaration sur ce sujet, seul le magazine Jeune Afrique ayant dit que l’ambassadeur, un cadre du RNI, s’était immiscé dans les affaires internes tunisiennes. Et est-il nécessaire de parler de cette ténébreuse affaire du vol commis au domicile de l’ambassadeur à Moscou, une affaire qui est devenue par la suite pénale et dans laquelle une proche de l’ambassadrice se tenait dans le box des accusés, mais sans que rien n’ait été jamais dit sur les documents confidentiels qu’aurait pu subtiliser la même main qui avait dérobé les bijoux estimés à plusieurs millions de dirhams du coffre de « l’ambassadeur de Sa Majesté ». Passons aussi sur l’affaire de la construction d’un complexe hotelier, pour la bagatelle de 30 millions de dollars, sur une des îles des Caraïbes… à une période où tous les efforts sont déployés pour attirer les investissements extérieurs, voilà que notre ministère des AE consent un investissement dans un pays lointain… que nous fait donc là ce ministère ?

Avant les élections de novembre 2011, le PJD avait remué ciel et terre suite à la non-représentation des islamistes dans les structures et organismes dont les membres avaient été renouvelés : CNDH, HACA, la Commission de révision de la constitution, l’Institut de la culture amazigh (IRCAM)… En ces temps-là, l’actuel ministre de la Justice et des Libertés, Mustapha Ramid, avait défini cela comme un véritable « scandale ». En ces temps-là, aussi, le PJD était dans l’opposition ; alors comment se peut-il qu’aujourd’hui, alors qu’il conduit et le gouvernement et le ministère des Affaires étrangères, le PJD ne pipe mot sur ces nominations desquelles ses cadres sont exclus ?

Ces nominations, en fait, entérinent le fait que c’est toujours la loyauté au makhzen qui préside à la désignation de quelqu’un à une haute fonction, et que les critères retenus pour opérer un choix sont toujours du favoritisme et du clientélisme, reflètent toujours une logique de corruption et de rétribution des élites, qui acceptent… ces nominations montrent également et sans aucun doute que le Makhzen est toujours incapable de renouveler ses élites, tant il est vrai que ceux qui ont été nommés parmi les serviteurs du pouvoir sont d’anciennes figures bien connues, certaines étant même en retraite.

Quant à l’absence d’ambassadeurs du PJD, en dépit du fait que ce parti dirige le gouvernement, elle signifie que le pouvoir, que le Makhzen profond, ne fait toujours aucune confiance à ceux qui viennent de cette sensibilité idéologique, jusques-y compris au sein même du PJD… lequel PJD aura montré sa grande capacité à renier ses attitudes passées et sa grande propension à avaler les couleuvres les unes à la suite des autres, dont celle-là, datée du 6 décembre 2011, jour de la désignation de 28 ambassadeurs en pleine période de gestation du gouvernement, mais sans la présence à l’audience royale du chef du gouvernement désigné …

Reste une dernière remarque : quand le chambellan appelait haut et fort les nouveaux ambassadeurs pour que le roi leur remette leurs lettres de créance, il prenait soin d’indiquer qu’ils étaient « ambassadeurs de Sa Majesté », bien qu’il s’agisse de personnes qui représenteront le Maroc et les Marocains dans les capitales où ils iront, et que ces personnes seront rétribuées sur l’argent du contribuable. Nous sommes donc toujours dans la même situation, celle où la constitution est octroyée, celle où le gouvernement est le gouvernement de Sa Majesté, que les ambassadeurs demeurent les ambassadeurs de sa Majesté, que les walis et gouverneurs sont les walis et gouverneurs de Sa Majesté et que le peuple est composé de sujets de Sa Majesté ! Où est donc le changement tant déclamé ?!

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Maroc

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