Les larmes de Ramid

Les larmes de Ramid
0 commentaires, 20/11/2012, Par , Dans Chroniques, Couverture

Les larmes versées la semaine dernière par Mustapha Ramid, le ministre de la Justice et des Libertés, ne sont pas des larmes de crocodile, et encore moins des larmes de joie. Elles expriment fidèlement l’état de notre justice aujourd’hui. La justice sous nos cieux n’a pas besoin des larmes d’un ministre qui, dans un moment de faiblesse humaine, a compris qu’il luttait contre une forteresse imprenable, ou encore qu’il versait l’eau de la réforme sur une terre particulièrement aride. La justice en notre royaume heureux a plutot besoin qu’on déclare ses funérailles officielles, qu’on organise une cérémonie funèbre dans les règles de l’art afin que nul n’ignore la situation… en prenant garde à ne pas y convier les responsables de cette mort.

Laissons donc un moment les larmes de Ramid, qui a même auguré de son propre trépas avant l’expiration de son mandat à la tête de ce ministère « tuant », et concentrons-nous sur les nécessaires réformes de cette justice qui ne produit plus que de l’injustice et de la misère sous toutes leurs formes et de toutes – et pour toutes – les catégories.

Le juge marocain se prend pour un fonctionnaire public et non comme le détenteur d’une autorité judiciaire à lui confiée. Comment du reste pourrait-il se mettre dans la peau de cette autorité alors qu’il démarre son parcours professionnel avec un traitement qui ne dépasse pas les 8.000 DH qu’il ne sait pas trop comment répartir sur les 30 jours du mois ?… Comment une telle personne pourrait-elle donc songer à des notions telles que l’indépendance de la justice, comment pourrait-elle se consacrer à dire le droit, et comment pourrait-elle s’atteler à défendre la suprématie de la loi face aux gros poissons, alors qu’elle est dénuée de prestige aux yeux de sa famille, de son entourage et totalement démunie face aux contraintes de la vie. Au Royaume-Uni, un magistrat touche un traitement supérieur à celui du Premier ministre, et dans certains pays scandinaves, la haute magistrature bénéficie de crédits ouverts, non plafonnés, avec comme seule obligation de déclarer les achats… le reste étant laissé à la morale du magistrat.

Le long voyage de la corruption du juge commence à l’instant même de sa titularisation. Il arrive dans son patelin et se met en quête d’un logement dans un quartier modeste, envisage d’acquérir une voiture de (très) moyenne gamme, entreprend de convoler en justes noces pour parfaire son parcours, et puis s’en retourne chez lui après avoir fait l’emplette de quelques vêtements qui siéraient à son éminente fonction. Et alors, il en arrive à la conclusion suivante : démissionner et quitter ce métier qui ne lui permet pas de maintenir un semblant de dignité, ou emboîter le pas à ses prédécesseurs et embarquer à bord du premier attelage de la corruption qui passerait devant lui.

La première chose que devrait entreprendre Ramid est de se montrer franc avec son gouvernement, et aussi son collègue des Finances, et de leur dire cette vérité crue : ou bien l’Etat accepte de prendre en charge les frais d’une justice efficace, ou bien, dans le cas contraire que le gouvernement prenne sur lui de déclarer la privatisation officielle de la justice, et que les jugements soient prononcés en faveur du plus offrant, ou du mieux-disant… Le juge est-il donc moins important ou de considération moindre que les parlementaires ou encore les grands directeurs des ministères ? Non, absolument pas… le juge devrait entamer son long parcours professionnel avec un traitement de 35.000 DH au moins, et il devrait être, à la fin de sa carrière, à quelque chose comme 70.000 DH ; avec cela, il ne pourrait plus y avoir aucune indulgence pour les juges indélicats, incompétents ou renonçant à leur indépendance.

Une réforme de la justice requiert une volonté politique, une indépendance réelle, un budget conséquent, et un effort jurisprudentiel pour réviser le corpus pénal… sans oublier une campagne résolue pour la mise en retraite des « irréductibles » qui n’arrivent plus à respirer un air pur après qu’ils aient si longtemps vécu dans leurs marécages nauséabonds. Une fois que tout cela est réuni, il faudrait alors s’atteler à doter Dame Justice des moyens matériels, humains et technologiques adéquats pour la redresser, affûter son glaive et réparer sa balance, quelque peu déséquilibrée…

Une réforme de la justice nécessite des « chantiers » de démolition véritable, mais d’autres de construction… Il faut commencer d’abord par la Police judiciaire, cette police qui arrête les gens, établit les procès-verbaux, parfois correctement et la plupart du temps n’importe comment, et qui relève davantage du ministre de l’Intérieur que de celui de la Justice… cela doit changer. Le parquet, a la haute main sur nombre d’affaires, au point qu’ils sont nombreux, les magistrats qui ont peur du parquet plus qu’ils ne craignent Dieu… Le parquet doit être représenté par des magistrats élus par leurs pairs magistrats pour une durée déterminée, avant qu’ils ne soient formellement désignés par le Conseil supérieur du Pouvoir judiciaire, sur la base des résultats du scrutin corporatiste.

Les avocats sont une autre facette de la corruption de la justice. Une partie du Barreau est devenue un intermédiaire ou un complice des centres de corruption ; une seconde partie n’examine les dossiers que quelques minutes avant l’ouverture des procès… et une troisième catégorie d’avocats commettent des erreurs que ne ferait pas un étudiant en 1ère année de droit, et mettent à mal les droits de leurs clients tant il est vrai qu’ils ont les yeux rivés sur leurs honoraires davantage que sur les attendus et les « attendants ».

L’examen pour le barreau doit revenir à l’Institut supérieur de la Magistrature, qui doit dispenser les cours et assurer leur formation aux futurs plaideurs, en lieu et place de laisser les stagiaires apprendre leur métier au sein de cabinets d’avocats dont un grand nombre s’est transformé en officines d’investissement et de négoce en tous genres, qui apprennent tout à leurs « élèves » sauf le droit, les lois, la déontologie et le respect des justiciables… et de soi-même.

L’institution du Bâtonnier doit être elle aussi revue et corrigée, depuis que de grands avocats eurent renoncé à toute illusion de voir les bâtonniers défendre leurs chapelles du fait de l’élection d’avocats à cette fonction, traînant derrière eux des remugles d’affaires qui ne font honneur à rien ni à personne, et encore moins à la justice. Certains bâtonniers se mettent aujourd’hui à défendre de véritables brigands, tandis que d’autres ont fait basculer l’ordre des avocats en véritable jungle où les indélicats et les véreux tiennent le haut de la rampe.

Mon intention ici n’est point de généraliser, Dieu m’en garde… En effet, il existe des nobles âmes tant au sein de la magistrature que parmi les avocats mais il est triste et navrant de constater qu’ils constituent de plus en plus des exceptions qui confirment la règle.

Les greffiers, les experts et tous les autres fonctionnaires des tribunaux pourraient faire l’objet de pleins articles et éditoriaux, et nous y reviendrons sans doute, un jour, après que Ramid eût séché ses larmes…

Mots Clefs:
Gouvernement

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