Le « vernis se craquèle »

Le « vernis se craquèle »
0 commentaires, 24/12/2012, Par , Dans Chroniques, Couverture

Personne ne peut dire quel est ce mal ou cette maladie rare qui frappe la classe politique et certains responsables d’institutions publiques ces temps-ci. Mais il semblerait que le vocabulaire de l’ « emballage » soit revenu à la mode dans la bouche de tous ceux-là. Aussi, lorsqu’on médite les propos de certains, on se prend immédiatement à s’interroger si ces gens-là prennent vraiment en considération une chose qui s’appelle « opinion publique », et dont ceux qui la composent sont là, à écouter ces discours et ces paroles, la bouche grande ouverte et figée par l’énormité de ce qu’ils entendent.

Et voilà donc qu’hier, le Haut-commissaire à l’Administration pénitentiaire a déclaré que tout ce qui se dit ou s’écrit sur « ses » prisons ne sont que vaines et fausses accusations, et que les établissements pénitentiaires marocains sont meilleurs que les français.

Personne n’a dit, en effet, que les rapports officiels et parlementaires parus sur le sujet des prisons de Benhachem étaient des satisfecit délivrés à cette Administration pour bonne tenue et excellente conduite… au contraire, tout le monde s’accorde à soutenir que ces rapports ont conclu à de vraies accusations, et pas des accusations légères, mais des critiques et des jugements particulièrement acerbes car dévoilant des pratiques qui portent rudement et gravement atteinte aux droits de l’Homme.

Quant à soutenir que les prisons marocaines sont de meilleure tenue que les prisons françaises, ceux qui le pensent ont probablement raison… du fait que les auteurs du propos ne mentionnent pas sous quel angle de vue ce jugement est avancé, car si on examine les choses selon la vision des détenus qui s’entassent dans ces établissements comme des sardines dans leurs boîtes, au Maroc, on peut dire que pour eux, la situation est « proprement » révoltante.

Et puisque le premier geolier du Royaume a pris sur lui d’évoquer le cas du système carcéral français, qu’il nous permette alors de l’informer que dans ce pays, il existe un haut fonctionnaire qui porte le titre de Controleur général des prisons. Et même dans le cas où des violations ou des abus seraient commis dans les centres de détention en France, la fonction de ce Controleur est de procéder à des visites inopinées dans les prisons, sans absolument aucun préavis, afin qu’il puisse s’assurer de la réalité des choses et du quotidien des prisonniers, et aussi pour qu’il puisse s’assurer que leurs droits sont respectés.

Dans notre Maroc, quand M. le Délégué Régional ou M. le Haut-commissaire ou encore une quelconque commission d’une quelconque institution envisagent de visiter un quelconque pénitencier, les travaux de réaménagement, de « replâtrage » et de débouchage des canalisations sont lancés deux semaines avant ces visites, et les détenus qui sont désignés pour s’entretenir avec les visiteurs sont soigneusement triés et encore plus soigneusement briefés, pour mettre l’administration hors de danger et à l’abri de toute surprise… La logique de la caméra cachée, quoi…

Quant à l’aspect juridique, il n’existe aucune différence entre une prison française et une prison marocaine. Si la France dispose d’un Controleur général des prisons, au Maroc, en revanche, le corpus pénal confère aux détenus le droit de saisir oralement ou par écrit, concernant leurs plaintes, les responsables de leur centre de détention, les magistrats et même la commission régionale de controle des prisons.

Oui, vous avez bien lu, la commission régionale de controle des prisons, une commission dont pourtant personne n’a jamais entendu parler, bien que la loi donne à cette commission le droit et la possibilité de visiter tout établissement pénitentiaire, à tout moment. Et pourtant, ces commissions, placées réglementairement sous la direction des walis et des gouverneurs, ne se sont jamais donné la peine d’aller sur les lieux vérifier ce qui a été rapporté dans les différents rapports officiels et/ou parlementaires, et dans les médias.

Ainsi donc, le wali de Casablanca aurait dû prendre sur lui de réunir les membres de sa commission régionale et de les mener vers la prison d’Oukacha, de la manière la plus impromptue possible, afin de voir et de vérifier ce qui est dit, écrit et rapporté sur les pratiques en vigueur dans cette prison.

Et donc, la différence entre les systèmes pénitentiaires français et marocain est que chez les premiers, les controles sont nombreux et inopinés, menés par des instances indépendantes, et que chez nous, ces mêmes controles sont conduits et assurés par l’administration de la prison elle-même. Mais si jamais ce controle devait être effectué par un organisme extérieur au système, alors ce dernier doit prendre rendez-vous, comme pour aller consulter chez un médecin, afin de donner le temps à l’administration pénitentiaire de mettre au point sa caméra cachée. En effet, les responsables, sous nos cieux, ont une sainte horreur de tout ce qui est inopiné, imprévu, soudain… nos responsables aiment maîtriser leurs affaires.

Et Benhachem n’est pas le premier à dire que nos prisons sont meilleures que les prisons françaises. Il a été précédé en cela par le ministre de l’Education Mohamed Louafa qui, du haut de sa griserie, pardon, de sa seigneurie, a déclaré que « même Obama, « babah », ne dispose pas de ce type d’écoles », en référence à certaines écoles marocaines sur lesquelles il soliloquait….

Il semblerait donc que la situation que connaît le Maroc aujourd’hui pousse quelques-uns de nos responsables à « croire en ce qu’ils disent, à défaut de le faire accroire »… Et voilà que le député istiqlalien, Abdallah Bakkali, répondant à une question au sujet de son intervention virile en direction de protestataires qui étaient venus perturber le meeting organisé par son parti pour soutenir son candidat dans la région d’Inezgane, a dit que la chose se résumait à une intrusion inamicale de ces gens et que lui, Bakkali, et ses amis, n’avaient d’autre choix que de leur « casser la g…. », bien que la loi précise qu’en cas d’agression, il faut aller au commissariat le plus proche et y déposer une plainte. Et si donc un représentant du peuple prend sur lui de se faire justice de ses propres mains – ou poings –, quel choix restera-t-il en pareille circonstance au citoyen lambda qui ne représente que lui-même ?

Et même Fathallah Oualalou, qui a été sorti au premier tour de l’élection du Premier secrétaire de l’USFP à Bouznika, n’a pu maîtriser ses nerfs et a affirmé, en français, alors qu’il se trouvait à un moment de profonde détresse idéologique, que son parti était en voie rapide de « ruralisation », ce qui signifie, dans notre langage courant, qu’il s’est « clochardisé », ou encore qu’il est devenu infesté de « péquenots ». Il semblerait donc que l’effondrement des grandes familles fassies, rbatis, slaouis, qui monopolisaient les fonctions et les postes à la tête des grands partis dits nationaux a horrifié les fils et petits-fils, et tous les descendants de ces tribus face à tous ces « goujats », ces « manants » qui se sont accaparés ces formations et les en ont privés, eux qui les ont reçus par « héritage » de leurs ascendants.

Nonobstant les accords et désaccords que nous pouvons avoir avec Chabat et Lachgar, force est de leur reconnaître qu’ils ont introduit une sorte de « rugosité » à l’Istiqlal et à l’USFP… sachant que cela n’a rien à voir avec leurs moustaches rugueuses, mais bel et bien avec le fait que ces gens ne figurent pas dans la généalogie de ceux qui prétendent avoir « offert » l’indépendance aux Marocains.

Et voilà donc que, pour la première fois, nous assistons à l’arrivée de deux figures, rugueuses, nouvelles, avec des langues bien pendues, à la tête de deux partis connus jusque-là pour être aussi vieux que lisses et dirigés par des chefs aux langues bien rangées dans des bouches soigneusement – et sagement – fermées. La morale que semblaient suivre jusqu’à aujourd’hui les leaders de ces formations étaient qu’une bouche fermée ne pouvait laisser entrer des mouches. Mais aujourd’hui que même les mouches, écœurées, évitent de s’aventurer en pareilles bouches, il n’y a aucun mal à se départir de cette morale d’antan, respectée depuis si longtemps.

A en croire Benkirane, tout le monde aujourd’hui aura revêtu la tunique de l’opposant, jusques-y compris les plus pusillanimes qui ont bouffé du lion et ont donné libre cours à leurs langues et à leurs sarcasmes, attaques et jugements sur le pauvre gouvernement… au point que tout le monde se prend à voir les choses en noir… Le Wali de Bank al-Maghrib, le regard noir, voit le déficit budgétaire partout et en tout… Le Haut-commissaire au Plan voit également les choses en noir du fait que tous ses chiffres et indicateurs sociaux, économiques et autres plongent… La patronne des patrons broie à son tour du noir, obsédée par un déficit budgétaire qui grossit, obscurcit la vue et noircit le panorama, l’incitant à réclamer un plan « Marshall » pour relancer la machine et booster les exportations… Quant aux ministres, ils commencent tous leurs journées par apporter une vision sombre, noire, sur la situation de leurs départements… Et, pour achever cette vision d’apocalypse, noire donc, comme il faut, il aura fallu que le FMI s’y mettre à son tour avec un rapport particulièrement sombre sur la situation économique du pays. Et tout ce qu’Abdelilah Benkirane aura pu répondre à toute cette noirceur collective et unanime est que son gouvernement a hérité d’une situation… noire ou, en d’autres termes, que les gouvernements précédents ont laissé des taches noires, des flétrissures, à leurs successeurs arrivés, blancs, immaculés, les joues roses, le verbe haut et les intentions tout à fait pures.

Si les Marocains sont donc pris par cette noirceur, il n’est donc pas un hasard que l’institut américain Gallup ait produit une étude attestant que les Marocains figurent parmi les peuples de la planète bleue qui voient le plus les choses en noir, et appartiennent à ceux qui font état du pessimisme le plus noir.

Quand, toutes ces dernières années, avec quatre gouvernements, nous essayions d’attirer l’attention sur la présente situation que nous voyions venir, certains considéraient que nous étions des nihilistes, qui regardions la vie en noir. Et cela avait même été jusqu’au ministre de la justice de l’époque, feu Mohammed Bouzoubaâ, que Dieu ait son âme, qui avait mis en place une cellule qui devait se charger de ce qu’il voyait comme une « misérabilisation » du pays colportée par les médias. Quant aux journaux qui éreintent aujourd’hui le gouvernement, ils nous harcelaient en ces temps-là, portant sur nous des accusations régulières et systématiques de nihilisme, de noirceur et de faire une mauvaise publicité au pays.

Mais grâce soit rendue aujourd’hui à Dieu d’avoir fait oter ces lunettes magiques et colorées des yeux de tous ceux qui voyaient à travers eux la vie en rose, des lunettes qui leur permettaient de se dire que tout allait bien, Madame la Marquise, et d’altérer les dures réalités.

Alors, nous souhaitons maintenant la bienvenue à tous ceux-là dans le club du Noir. Il n’y a en effet rien de mieux que de regarder les choses telles qu’elles sont et d’affronter les vérités telles qu’elles se présentent… car, pour les Marocains, le « vernis se craquèle »…

Mots Clefs:
Maroc

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