Le commissaire Tabit

Le commissaire Tabit
0 commentaires, 11/02/2013, Par , Dans Chroniques, Couverture

Avec cet entretien que nous a accordé M. Abderrahim Boudi, avec cet entretien dont nous faisons notre couverture, nous revenons vingt ans en arrière. En effet, voici deux décennies maintenant, l’auteur de ces lignes se trouvait reclus entre les murs du tribunal d’Appel de Casablanca, en plein mois de ramadan, suivant et faisant vivre à des milliers de lecteurs l’affaire du siècle au Maroc, celle du commissaire principal Tabit, chef des Renseignements généraux de Hay Mohammedi-Aïn Sebaâ au début des années 90, avec ses 118 films pornographiques, ses viols et ses relations sexuelles plus ou moins librement consenties avec plus de 500 femmes.

Lorsque je m’entretenais avec l’ex-adjoint du commissaire, cette semaine, en compagnie de mon confrère Youssef Bajaja, je me suis aperçu sans vraiment en comprendre les raisons que j’avais gardé en mémoire tous les détails sordides de cette affaire, bien que 20 années aient passé, que ces souvenirs avaient résisté à l’érosion biologique naturelle de certains souvenirs, de même que je n’ai pas compris pourquoi, en son temps, cette histoire avait tant et tant passionné les foules… Le quotidien al Ittihad al Ichtiraki, alors dirigé avec brio par notre éminent confrère Ssi Mohamed Brini, avait alors pu vendre 200.000 exemplaires, un chiffre jamais atteint depuis par un périodique marocain. Plus encore, la classe politique était littéralement captivée par cet évènement dont elle suivait tous les épisodes et tous les rebondissements, dans leurs moindres détails ; ainsi, à titre d’exemple, feu Mustapha el Karchaoui, alors membre du Bureau politique de l’USFP, s’intéressait tout particulièrement à l’affaire Tabit, de même que feu Mohamed Bahi, avec tout son poids politique et dans le monde du journalisme, venait nous rendre visite dans le hall du tribunal, qui était aussi le point de rendez-vous des victimes du commissaire, des familles et des curieux, un hall où on rencontrait également des célébrités du monde de la culture, des médias, de la politique et du droit, en plus de correspondants des agences de presse internationales.

Les séances au tribunal étaient aussi passionnantes qu’épuisantes, au point qu’elles en étaient devenues de véritables tortures collectives ; le juge Tolfi ouvrait les débats tot le matin, en plein ramadan, et dirigeait les travaux de la cour tout au long de la journée, puis les prolongeait en soirée, et jusque tard dans la nuit, jusqu’aux aurores, jusqu’à la prière de l’aube. Un mois d’émotions intenses, d’agitations ininterrompues et de révélations curieuses et stupéfiantes, comme si le Maroc en ce temps avait totalement oublié la colère d’el Youssoufi qu’il avait été ruminer à Cannes, comme si le Maroc avait occulté la déception de l’alternance avortée, comme si le Maroc avait laissé de coté les débuts difficiles de la lecture de cette sombre page des années de plomb qui venait d’être (entr)ouverte… En cette année, donc, les Marocains n’avaient plus d’yeux et d’oreilles que pour cet homme aux immenses déviations sexuelles, appelé Tabit… un comportement collectif étrange qui aurait nécessité une analyse sociologique profonde, en dépit du fait que cet engouement de la population pouvait s’expliquer par le fait qu’en cette période de l’histoire du Maroc, le début des années 90, le pouvoir, l’autorité, le sexe et la police avaient des significations qu’ils n’ont pas, ou plus, maintenant.

Vingt années sont passées, et je me demande aujourd’hui si nous avions accompli notre devoir de journalistes dans le respect des règes déontologiques… D’un point de vue technique et professionnel, la réponse est oui, mais si l’on considère les choses sous l’angle déontologique, on peut dire qu’il y avait eu quelques manquements, que nous n’avions pas fait montre de la plus extrême rigueur dans le traitement de l’affaire dans son ensemble. La presse, nationale et étrangère, s’était laissé prendre à l’émotion générale puis avait suivi le mouvement, aussi émue et bouleversée que l’opinion publique, en oubliant même le principe de la présomption d’innocence dont doit bénéficier tout accusé dans ce type d’affaires, dans toutes les affaires. Il était ainsi difficile d’apprendre que le commissaire avait « empilé » une fille, sa mère et sa tante, puis les avait violées une à une, déflorant la plus jeune, d’une façon hystérique, au point que l’une des trois femmes n’avait pu retenir ses sphincters, pendant que Tabit poursuivait son œuvre animale, dûment filmée… la Cour avait eu à visionner d’autres scènes, de nombreuses autres scènes, similaires, au point que la condamnation préalable du commissaire avait pour ainsi dire été prononcée par les médias ; mais ceux qui avaient soutenu que c’était la presse qui avait condamné à mort Tabit, comme Khalid Jamaï par exemple, faisaient erreur, car la presse avait précisément critiqué la requalification juridique des crimes du commissaire – qui n’étaient pas au départ passibles de la peine capitale – en d’autres accusations prévoyant la peine de mort, après que le tribunal eût dévoilé, en plein procès, l’identité d’une victime qui avait été enlevée, séquestrée et torturée !

Il serait très utile pour tous ceux qui croient en les vertus et la déontologie de la presse qu’ils s’en reviennent à cette période pour en relire les péripéties, pour en réviser les prises de positions, afin de tirer les conclusions nécessaires et d’éviter que cela ne puisse se répéter à l’avenir, un avenir que nous vivons aujourd’hui avec tous ces procès et ces affaires où les médias, voire même l’Etat, condamnent sans état d’âmes des gens qui ne sont encore que des suspects tant qu’ils n’ont pas été jugés… Ainsi donc, quelle est la signification d’une expression du genre « démantèlement d’une cellule terroriste » qu’on lit très, trop souvent ici dans une dépêche, là dans un communiqué, ou ailleurs dans la presse, alors que les gens arrêtés n’ont pas encore été conduits devant un juge ?

D’un point de vue du droit, ce procès avait été une « boucherie juridique », et le moins que l’on puisse dire est que le commissaire n’avait pas eu droit à un jugement équitable, que sa condamnation était disproportionnée avec les faits qu’il avait commis, de même que son exécution et l’interdiction à sa famille de voir le corps avaient été des crimes en soi, que la conduite du procès à raison de 16 heures d’audience par jour était une violation des droits de la défense… et aussi, que les poursuites engagées contre de petites mains accusées d’avoir brisé les scellés de l’appartement où se déroulaient les viols, en même temps que l’impunité accordée à de hauts responsables comme Sefrioui – alors chef des RG – et Bentahila – directeur de la DGSN – était le comble de l’injustice… et que la mise en accusation de civils absolument pas concernés par cette affaire qui a pourtant happé tous ceux qui s’en sont approchés de près ou de loin était une très lourde faute juridique car, dirions-nous, quelle était la responsabilité du propriétaire de l’appartement Boussaïri si Tabit faisait dans cet appartement ce qu’il jugeait bon d’y faire ??!!

Cependant, le plus grave avait été la condamnation à la réclusion perpétuelle de l’ancien directeur de la Sûreté de Hay Mohammedi Aïn Sebaâ, Ahmed Ouachi ! Et pour quelle raison ? Parce qu’une femme s’était présentée à la police d’Aïn Sebaâ deux ans avant que n’éclate toute l’affaire et avait déposé une plainte contre le commissaire Tabit, mais puisque ce dernier avait réussi à obtenir un désistement de la plaignante, Ouachi avait chargé l’officier principal Bakkali d’organiser une séance de réconciliation entre les deux personnes… Résultat : Ouachi, prison à vie, Bakkali, 20 ans (il est mort en prison un an après), et l’officier Benmaghnia qui avait reçu la plainte au début contre Tabit, 10 ans, et une carrière définitivement brisée.

Un autre cas, aussi grave, plus dangereux, est celui du Dr Lahlou qui avait été accusé d’avoir reconstruit l’hymen de jeunes filles violées par Tabit ; Me Tber avait prononcé une grande plaidoirie en faveur du médecin, et le tribunal avait condamné celui-ci à deux ans d’enfermement… avant que, quelques jours plus tard, et suite à des instructions politiques, le Dr Lahlou ne soit ramené au même tribunal, devant la même cour et que celle-ci, dans une salle pleine de médecins venus se solidariser et réciter des prières, que cette cour ne recondamne le Dr Lahlou à 15 ans ! L’essence même, le comble de l’absurdité !

… Toute une phase de vie qui remonte, donc, une nostalgie qui étreint l’auteur de ces lignes, avec ce qui se dissipe comme mauvaises images, avec les mauvais souvenirs des violations des droits… une phase de vie en forme de page que le Maroc devrait lire afin que cela ne se reproduise jamais.

Mots Clefs:
Maroc

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