La « quiétude troublée » de Benkirane

La « quiétude troublée » de Benkirane
0 commentaires, 12/12/2012, Par , Dans Chroniques, Couverture

Tous ceux qui auront eu l’occasion de suivre l’intervention du chef du gouvernement à la Chambre des Conseillers, vendredi dernier, pourraient raisonnablement s’interroger sur les raisons de la colère visible de Benkirane qui s’est lancé dans des attaques dans tous les sens en s’en prenant tout particulièrement à ce parti que tous les Marocains, selon lui, pourront aisément identifier.

Parmi ces accusations, le fait que cette formation ait été à l’origine de la sortie des gens dans les rues le 20 février, et que les choses auraient pu en aller autrement, aller beaucoup plus loin, aller là où ont été les autres pays du voisinage, si les Marocains ne s’étaient pas contentés de réclamer la chute de la corruption et de l’absolutisme, et non celle de la monarchie. Le chef du gouvernement fait le rapprochement de ce qui se passe aujourd’hui en Egypte avec ce que souhaitaient « certains » membres de ce parti, et qu’il aura fallu que le PJD fasse ce qu’il a fait (c’est-à-dire refuser de manifester lui aussi) pour la seule et unique raison d’éviter d’en arriver à ce scénario… avant de s’interroger, et d’interroger : « Voulez-vous vraiment, réellement, qu’on revienne à ce point ? ».

Il est clair qu’en disant cela, le chef du gouvernement agit en chef d’un parti d’opposition et non comme un chef de gouvernement et de la majorité qui le soutient ; aussi, ses paroles peuvent être considérées comme une menace de tout renverser et de, si nécessaire, repartir dans les rues battre le pavé.

C’est là un des paradoxes du chef du gouvernement, se cramponner à la majorité tout en ne se résolvant pas à renoncer à son ancienne position dans l’opposition… et s’il continue ainsi, il ne fait pas de doute qu’il perdra les deux.

Mais l’accusation la plus grave portée contre ce « parti » est qu’il menait qui il voulait en prison… une accusation proférée par un chef du gouvernement qui détient une autorité, depuis un an déjà, sur les services de l’Intérieur et son appareil sécuritaire ainsi que sur le ministère de la Justice et ses attributions judiciaires.

Le chef du gouvernement a eu un propos particulièrement élogieux à l’adresse des Marocains, à savoir qu’ils n’ont plus peur.

Et c’est la raison pour laquelle l’attitude du chef du gouvernement nous surprend en taisant le nom de ce parti qu’il accuse pourtant de choses très graves.

Depuis qu’il a accédé au « sommet » du pouvoir, le chef du gouvernement nous a habitués à employer un langage ampoulé et/ou édulcoré pour faire parvenir ses messages subliminaux et ses menaces voilées à qui de droit. Et on peut mette à son actif qu’il est le premier à avoir introduit dans la nomenclature politique les animaux rampants et les prédateurs ; avant lui, Aherdane avait évoqué les oiseaux avec « mouka » (chouette), ou « bellarej » (cigogne), et Arsalane el Jadidi, lui, avait parlé de sa volonté de remplir de vaches ce beau pays qu’est le Maroc.

Mais, il faut le dire, c’est vraiment la première fois que les crocodiles avancent et évoluent dans ce marécage politique marocain.

Mais gageons que la raison première du recours au langage et à la métaphore zoologique de la part du chef du gouvernement pour répondre à ses adversaires est la peur… sinon, qui l’empêche de citer les noms, clairement et explicitement, comme cela se fait dans les pays démocratiques ?

Pourquoi notre chef du gouvernement craint-il autant de dire que le parti visé par ses attaques est le Parti Authenticité et Modernité (PAM), au lieu de servir cette parabole « qui se sent morveux se mouche ? ».

Et si Benkirane est vraiment convaincu que ce parti envoyait effectivement qui il voulait en prison, pourquoi ne demande-t-il donc pas une enquête judiciaire pour vérifier les faits, pour s’assurer des véritables coupables, les poursuivre en justice, tout en faisant libérer et indemniser ceux qui ont été embastillés ou qui le sont toujours ?

N’est-il donc pas de la plus haute gravité que le chef du gouvernement vienne accuser un parti, en pleine enceinte parlementaire, d’avoir fait jeter des gens en prison, sans que ni lui ni son parti n’aient contesté la légitimité d’élections auxquelles a participé ce parti ?

Les gens qui ont été emprisonnés durant les années dont parle Benkirane, pour leurs idées ou leurs positions politiques, voudraient et veulent savoir si le parti en question a une responsabilité dans leur embastillement… Benkirane est-il en mesure de leur procurer cette « assistance judiciaire » ?

Si Benkirane avait tenu ses propos lors d’un meeting populaire ou d’une réunion de son parti, nous nous serions dit qu’il avait été porté par son enthousiasme tribunicien ; mais qu’il se risque à de pareilles accusations, en sa qualité de chef du gouvernement, devant des parlementaires, alors cela requiert davantage de courage politique et plus d’audace pour qu’il aille encore plus loin, le plus loin possible… et d’ailleurs, le seul prolongement possible de ces déclarations-accusations est dans une cour de justice, à travers l’ouverture d’une enquête honnête et transparente qui définirait les responsabilités.

En effet, les propos d’un chef du gouvernement doivent être exempts de toute approximation ou légèreté, car ces propos ont été prononcés par un homme auquel la constitution a conféré de larges attributions et des garanties juridiques qui lui permettent d’imposer la force de la loi et la prééminence du droit, dans un strict respect du principe de séparation des pouvoirs.las… il semblerait que le courage politique de notre chef du gouvernement ne va pas jusque-là ; il est assez laxiste en matière de respect et d’utilisation de ses pouvoirs constitutionnels et son seul objectif paraît être celui de finir « tranquillement » son mandat, de le mener jusqu’à son terme.

Et donc, la partie la plus importante de tout ce « tumulte » soulevé par le chef du gouvernement réside dans cette phrase, cette unique phrase par lui jetée à son auditoire : « Si nous devons réussir, alors laissez-nous réussir tranquillement, et si nous devons échouer, alors laissez-nous échouer aussi tranquillement ». Le propos est clair, comme de l’eau de roche : Benkirane signifie par cette phrase aux partis de l’opposition, à la presse et aux radios qu’il accuse de l’attaquer systématiquement de le « laisser tranquille »… mais, à dire vrai, en réalité, il s’adresse aux vrais gouvernants et leur demande de le maintenir en fonction pour les quatre prochaines années encore afin de « réussir tranquillement ou d’échouer tranquillement ».

Benkirane, contrairement à son apparence « bonhomme » qu’il se plaît à montrer partout et à tous, sait parfaitement distiller ses déclarations et ses réactions ; il sait soigneusement choisir les phrases populaires et les proverbes les plus courants, un véritable renard, un « hdiddane », terme qui, en Europe, est l’équivalent de « bête politique ».

Ainsi, au moment où Benkirane éructait, pestait et vitupérait à la Chambre des Conseillers, une Chambre dont il est le premier à savoir l’illégitimité du fait qu’elle n’a pas été renouvelée, le patron de l’Istiqlal, Hamid Chabat, se réunissait avec Salaheddine Mezouar pour dessiner les contours d’un GGM (gouvernement génétiquement modifié). Et le lendemain, il nous a été donné d’entendre Nabil Benabdallah, le ministre de l’Habitat anticipant, pardon, participant au gouvernement Benkirane avec trois portefeuilles, affirmer qu’un tel remaniement peut se produire à tout moment, mais que cela ne devait pas se produire sous pression ou sous la contrainte. Autrement dit, si les choses sont consensuelles, pas de problème alors, et cela confirme les paroles de Benkirane : « Si nous devons réussir, alors laissez-nous réussir tranquillement, et si nous devons échouer alors laissez-nous échouer aussi tranquillement ».

C’est donc sa « quiétude perturbée » qui a conduit le chef du gouvernement à dégainer sa grosse artillerie et à menacer de sortir dans les rues, avec son évocation de cette plaie ouverte qu’a été le printemps arabe.

Ce qui précède est donc une vue générale de ce que doivent savoir l’opinion publique quant aux véritables intentions cachées derrière cette sortie virile de Benkirane à la Chambre des Conseillers. Pour ce qui est des problèmes réels que rencontre l’homme dans l’exercice de ses fonctions de chef du gouvernement, il semblerait qu’il ne veuille pas trop s’y attarder. Il s’est en effet simplement contenté de dire , de toute la force de sa gouaille, que ce qui menace le Maroc n’est pas le manque de cette fameuse sécurité alimentaire, mais bel et bien la guerre verbale qu’il mène contre le parti dont il se retient de prononcer le nom, et qui – à l’en croire – veut nous ramener en arrière, à l’ère de l’absolutisme.

Et c’est là en fait le plus grand problème que peut rencontrer ce pays, car le chef du gouvernement aura réduit toute la problématique et les problématiques au petit conflit, à la guéguerre opposant son parti au PAM, et bien qu’il ait dit au lendemain des élections du 25 novembre 2011 que cette formation est devenue un parti normal, qu’elle a acquis ses lettres de noblesse après être passée par le tamis électoral et que, en conséquence, elle mérite d’exister comme les autres partis politiques.

Aujourd’hui, pourtant, on entend ces très graves accusations contre le PAM, proférées par le chef du gouvernement en personne, des accusations qui, si elles venaient à être examinées par le parquet, et si elles s’avéraient vraies, pourraient conduire les responsables – s’ils le sont véritablement – jusqu’à la case prison.

Les Marocains se sont en effet libérés de cette peur qui les étreignait de très longues années durant, et Benkirane est marocain ; qu’est-ce qui empêche donc l’ouverture d’une enquête judiciaire pour s’assurer des accusations avancées par le chef du gouvernement ?

Si ce n’est pas la peur, quel est donc cet obstacle qui entrave la marche de la justice ?

Mots Clefs:
Maroc

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