La politique et le kif du Rif…

La politique et le kif du Rif…
0 commentaires, 29/01/2013, Par , Dans Chroniques, Couverture

La dernière chose de laquelle pourrait parler le ministre de l’Enseignement supérieur est le kif… Mais du moment que nous sommes au Maroc où rien n’est impossible, tout est donc possible. Lahcen Daoudi a exprimé son idée consistant à encourager la culture de cette plante et à utiliser la production obtenue dans l’industrie pharmaceutique afin de contribuer au développement des régions où le kif est cultivé.

En fait, Daoudi n’est pas le premier responsable politique à défendre une réglementation du kif. En effet, du temps où il officiait en qualité de chef du PAM, Mohamed Cheikh Biadillah avait évoqué cette question devant des centaines de cultivateurs du Rif ; il avait été suivi ensuite par Noureddine Mediane, le chef du groupe parlementaire de l’Istiqlal, qui avait demandé, dans l’hémicycle, à réglementer la culture du kif, à la légaliser et à abandonner les poursuites judiciaires contre des milliers de personnes placées sous mandat de recherche pour avoir cultivé cette plante.

Elles sont plus de 40.000 familles au Maroc à vivre de cette culture, de même que ce sont plus de 50.000 personnes recherchées par la justice pour avoir planté du kif, la plupart étant âgés et/ou malades. Ces chiffres indiquent clairement qu’il existe dans le nord un bloc de voix et d’électeurs, répartis entre les villes et les villages de la région, un bloc estimé à des dizaines de milliers de personnes, et cette manne électorale est disputée par tous les partis. Et c’est la raison pour laquelle on entend de manière récurrente des voix partisanes s’élever de plus en plus haut pour réclamer la légalisation de l’exploitation du cannabis, l’arrêt des poursuites judiciaires contre les agriculteurs et la garantie de leurs droits civils, dont bien évidemment la carte d’identité nationale et la carte d’électeur.

Mais il semblerait que le problème des personnes concernées par cette culture n’est pas seulement la loi, mais aussi et surtout le mode d’application de cette loi…. Surtout lorsque l’on sait que les forces de l’ordre, fortes des ordres stricts de leurs hiérarchies, traquent les cultivateurs, investissent leurs maisons et piétinent leurs récoltes. Les foyers des agriculteurs de kif sont donc devenus des espaces ouverts aux représentants de l’ordre, certains auxiliaires de justice ayant même eu l’outrecuidance de mettre la main sur les biens et les bijoux des femmes. D’autres encore ont profité de ces campagnes pour régler des comptes avec des fermiers qui ne leur payaient pas leurs dîmes ; aussi, il y a eu des exploitations qui ont échappé au glaive de la justice, tandis que d’autres ont été envahies, dévastées, leurs maisons violées et volées car appartenant à des gens qui n’ont pas payé ce qu’il fallait à qui il fallait. Les exploitants avaient donc parfaitement compris le message, et ils ont été obligés de « kiffer » la nouvelle donne, sous peine de se voir embastillés…

Mais il est clair qu’il est parfaitement stupide de penser que mettre le feu aux cultures, survoler les exploitations en hélicoptère et traquer leurs propriétaires de la même manière et investir leurs foyers serait suffisant pour mettre fin à la culture de cette plante extraordinaire qui, avec un minimum d’intelligence, pourrait être transformée de corde à potence à une corde de survie pour le Rif, et pour le Maroc tout entier.

Explications…

Au lieu que Lahcen Daoudi n’évoque les bienfaits économiques et les leviers de développement dont le Maroc peut bénéficier en légalisant la culture du cannabis, il lui appartient de proposer, par son groupe parlementaire interposé, une législation qui autoriserait cette exploitation, tout en maintenant la charge criminelle dans le cas de vente sous forme de psychotropes. Autrement dit, une proposition qui légaliserait le kif comme produit agricole et comme matière première pour les diverses industries qui lui sont liées.

Dans leur imaginaire collectif, les Marocains lient en général le cannabis aux joints, aux « pipes » et à toute autre utilisation en tant que drogue, mais ils oublient que le kif a aussi d’autres fonctionnalités qui, judicieusement mises en œuvre, peuvent assurer au Maroc des rentrées considérables, licites, dans le cas où cette activité serait autorisée et dans le cas où les infrastructures industrielles nécessaires seraient construites et aménagées.

Le gouvernement engrange bien des rentrées importantes grâce à la fiscalité du tabac et des alcools ; dans le cas où le kif serait légalisé dans son usage industriel, les rentrées qui seraient ainsi assurées à l’Etat dépasseraient celles des boissons alcoolisées et des cigarettes, que le PJD a de tous temps combattues au parlement.

Rares sont les personnes qui savent que l’interdiction de la culture du chanvre indien a été décidée en Amérique en 1910 seulement. Les raisons de cette législation étaient bien évidemment économiques et comme toutes les décisions d’ordre économique, celle concernant le chanvre avait été enrobée d’un vernis politique. Ainsi, la bourgeoisie américaine, détentrice des grandes exploitations de coton, s’était aperçue de la rude concurrence que lui livraient les cultivateurs du chanvre, et cela apparaissait à travers la compétition sur les prix et les produits des vêtements confectionnés avec les produits tirés de ce chanvre. Il est à relever aussi que ce produit était utilisé par l’industrie américaine depuis 1600, pour l’industrie textile et papetière mais aussi pour la fabrication de cordes. L’usage en tant que stupéfiant n’est apparu que vers 1900. Les gens ignorent souvent que le premier jean a été fait avec du chanvre de même que la première Bible a été imprimée sur du papier fabriqué à base de chanvre aussi, par l’inventeur de l’imprimerie, Gutenberg.

Les industriels américains du coton, tout à leur objectif de convaincre les juges d’interdire la culture du chanvre indien, s’étaient alors mis à chercher des justificatifs politiques, et ils avaient fini par en trouver, surtout après que les tribus indiennes se soient mises à transformer ce chanvre en produits psychotropes. Des informations avaient commencé à s’étaler sur les colonnes de la presse, indiquant que cette drogue otait toute peur aux Indiens, qui allaient pouvoir commencer à voler les Blancs et à violer leurs femmes.

Au Maroc, l’interdiction a été décidée en même temps qu’en France quand la lutte contre le chanvre avait traversé l’Atlantique et gagné l’Europe, sous couvert de protection de la santé des populations, et bien que le tabac, très encouragé par les gouvernements, ait toujours scientifiquement considéré comme plus nocif que le cannabis. Et on sait que le tabac a fait l’objet de promotions et de publicités généralisées jusqu’à ces dernières années en Europe, la raison se trouvant dans le fait que les fabricants de tabac sont ces très grosses multinationales qui controlent des gouvernements entiers, alors que le chanvre est produit dans certains régions seulement et qu’il est de nature à fortement concurrencer les grandes entreprises de cordes, de papiers et de vêtements.

Et c’est de là que nous tirons notre conclusion quant à l’utilité de la légalisation de cette culture dans le Rif marocain. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de laisser la bride sur le cou des trafiquants et autres dealers, mais la responsabilité de l’Etat sera engagée pour procurer les conditions de l’emploi industriel du chanvre produit dans nos régions nord.

La plus importante fonction à tirer du chanvre est la production de médicaments dans l’industrie pharmaceutique, essentiellement les analgésiques, les remèdes contre certaines formes de cancers, le cholestérol et l’hypertension sanguine. On peut aussi extraire du chanvre des produits cosmétiques et des crèmes dermiques.

L’usage textile du chanvre est également très prisé, les produits qui en sont issus étant de bonne facture pour la fabrication de sous-vêtements, de tapis et de semelles. Et pour un pays comme le Maroc, pauvre en ressources énergétiques, les milliers d’hectares inutilement incendiés aujourd’hui peuvent être exploités à la production d’énergies alternatives et propres, comme les carburants bio, les huiles d’éclairage, le méthanol pour le chauffage…

Encore un autre usage possible des produits dérivés du chanvre, certains matériaux de construction… et rares sont les gens qui savent que l’on peut tirer de cette culture les isolants, certains vernis, des peintures et des briques. Et citons également la possibilité de faire du papier avec le chanvre, des cartons d’emballage, des billets de banques…

Et ainsi donc, si l’Etat fait ce qu’il doit faire, en légalisant la culture du kif tout en se dressant face à son exploitation psychotrope, il pourra en tirer des revenus très importants, sans devoir assumer chaque année les remontrances des Européens qui classent systématiquement le Maroc parmi les premiers pays du monde dans cette culture de chanvre indien.

Le problème est que nos responsables politiques n’ont jamais soulevé ce problème en apportant avec eux des projets de lois ficelés, chiffrés et réalisables, se contentant en revanche d’évoquer la question à chaque fois que besoin est, et de l’oublier dès que le besoin qui a été à l’origine de leurs interventions disparaît.

Le parti de l’Istiqlal, par exemple, dont le chef du groupe parlementaire avait évoqué le problème du kif dans le Rif, avait un Premier ministre en la personne de son Secrétaire général d’alors, un homme appelé Abbas el Fassi. Mais non, rien, aucun projet de loi n’avait été déposé pour lever l’interdiction sur la culture et les poursuites judiciaires sur les exploitants.

Et aujourd’hui, c’est le ministre de l’Enseignement supérieur qui revient à la charge, et nous avons de fortes raisons de craindre que les quatre années qui restent au gouvernement Benkirane passent sans que rien ne soit fait pour ces cultivateurs du Rif.

La question est donc de savoir s’il existe bien une réelle volonté de faire du chanvre un usage sain et légal, en développant les régions du nord du Maroc, ou, au contraire, si tout cela ne relève pas simplement d’une volonté politique pour laisser les slogans au rang de slogans…

Mots Clefs:
Maroc

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