Exclusif : L’îlot « Laila », la (véritable) histoire d’une manipulation marocaine

Exclusif : L’îlot « Laila », la (véritable) histoire d’une manipulation marocaine

17 juillet 2002, une journée qui s’annonce normale sur le littoral méditerranéen du Maroc… mais, brutalement, soudainement, cette journée a failli être celle d’une guerre totale entre deux voisins. Que s’est-il donc passé ce jour-là ? Cette affaire, telle qu’elle a été par la suite présentée, résume les faits à travers deux évènements précis : Le royaume du Maroc a soudain décidé d’envoyer une escouade de soldats sur cette petite île appelée »Laila » dans le but de « mieux controler les flux de l’émigration clandestine », comme cela avait été dit à l’époque. En réaction, deuxième évènement, le royaume d’Espagne a envoyé son armée sur le rocher pour en chasser les soldats marocains. Et dans les deux évènements, la vérité n’a été que partiellement révélée car ce qui a été présenté comme explications quant à l’envoi d’une petite troupe avec un équipement insuffisant pour controler efficacement ce qu’elle avait été controlé sur « Laila » n’était pas la véritable raison de l’opération. Ainsi, le débat sur le pays qui avait des droits de souveraineté sur ce rocher inhospitalier a tourné à un acte politique de première importance et aurait servi à comprendre l’échec supposé du renseignement marocain, et à faire la lumière sur la fermeté militaire de l’Espagne à l’égard du Maroc. Et au final, tout cela a abouti à un accord entre les deux parties pour ramener les choses à ce qu’elles étaient ce 17 juillet. Et c’est ce qui est arrivé, et qui dure jusqu’à aujourd’hui encore. Il était donc important, après tout ce déploiement de forces, des deux cotés, de dresser un bilan de l’opération, un bilan, semble-t-il, négatif pour le Maroc, mais les observateurs étaient unanimes à penser qu’il n’y avait eu ni vainqueur ni vaincu tant il est vrai que la seule perte du Maroc est qu’une femme, nommée Rahma, ne pouvait plus mener ses quelques chèvres paître sur l’îlot. Point à la ligne.

Mais aujourd’hui, nous avons assez de données et d’éléments, qui nous ont été fournis par une source de haut niveau, et qui nous permettent de dire que le Maroc n’était pas sorti stratégiquement perdant de cette affaire, de même que l’opération n’était pas un fiasco des services de renseignement marocains comme cela avait pu être pensé par la suite. En effet, il n’était pas possible alors que le Maroc puisse se vanter de cette opération, au risque que les populations puissent comprendre autre chose que le fait qu’il était désormais interdit à tout Marocain de fouler des pieds le rocher Laila… Penser autre chose aurait mis à mal le plan de Rabat visant à ramener les choses à leur point de départ. Dans un espace aussi exigu que le Détroit de Gibraltar, où la colonisation se poursuit et met en jeu les trois Etats que sont l’Espagne, le Royaume-Uni et le Maroc, ce dernier se conduit exactement comme s’il n’était nullement concerné par les accords de décolonisation. Et alors que de nombreuses personnes, dont des ministres, avaient estimé que le Maroc avait été humilié, les éléments que nous présentons montrent à quel point Rabat avait bien préparé et mûri son plan et comment il était bien préparé à encaisser des coups auxquels il s’était préalablement préparé avec soin.

Soldats humiliés

Le 17 juillet 2002 au matin, le poste frontière de Sebta fonctionne normalement, les convois des voyageurs s’écoulant de manière interrompue. Mais à 10h30 environ, les choses changent brutalement ; des véhicules de la Guardia Civil espagnole conduisent une petite troupe inhabituelle au point de passage entre les deux pays.

On aurait pu penser que l’affaire était on ne peut plus ordinaire, la police espagnole reconduisant des émigrés clandestins à la frontière pour les remettre aux autorités marocaines… La routine… Mais au moment où les passagers des véhicules sortent du véhicule espagnol, et que les gens voient leur accoutrement, la stupeur s’empare de toutes les personnes présentes. Il ne s’agit en effet pas d’émigrés clandestins, mais de militaires marocains, qui avancent tête basse, l’allure de prisonniers de guerre auxquels leurs accompagnateurs espagnols intiment l’ordre de se diriger vers la frontière.

Les soldats marocains ne sont pas traités en prisonniers de guerre, en dépit de leur arrestation lors d’une opération militaire, et ils sont reconduits aux frontières et remis aux autorités marocaines comme s’ils étaient de banals émigrés clandestins. Or, les Marocains, aux frontières, n’ont reçu aucune instruction sur cette opération, et ne savent donc pas comment l’organiser ni comment même y faire face. Ils ne sont absolument pas habitués à ce genre d’exercice… Et, à cinq mètres de la barrière marquant la frontière entre les deux pays, les éléments de la Guardia Civile ont poussé leurs prisonniers vers leurs compatriotes, après leur avoir toutefois rasé la tête et déchiré les uniformes ! Les policiers marocains en service au poste frontière reçoivent donc les leurs dans la plus grande confusion, et aussitot après les voyageurs qui se trouvent là s’agglutinent autour d’eux, venus aux nouvelles. Les soldats marocains sont alors extraits de la foule, conduits à un poste de police, avant que ne viennent les récupérer des éléments de la Gendarmerie royale et du renseignement militaire.

Les Marocains en faction à Sebta devaient-ils accepter la remise de leurs soldats de cette manière, sans même avoir eu le temps de coordonner l’ensemble de l’opération, comme il est d’usage en pareils cas ? Les prisonniers marocains n’auraient jamais imaginé que la mission qui était la leur de se poster sur l’îlot Laila allait se terminer à la frontière de Sebta ; ils pensaient avoir reçu un ordre routinier, consistant à aller prendre position sur un point relevant du territoire national. Ils sont allés sur le rocher, embarqués sur des zodiacs, après une durée de « navigation » d’une dizaine de minutes, sûrs, comme tous les Marocains, que cette île était marocaine.

Le 11 juillet, la base militaire locale proche de Fnideq avait reçu des instructions pour envoyer une patrouille de soldats et de sous-officiers de grades subalternes sur Laila. Deux camions de transport militaires les avaient conduits alors, avec quelques vivres, des tentes pliables et du matériel de première nécessité. Ils étaient chargés d’observer, à partir de leur position sur le rocher, les mouvements suspects, sachant que dans cette zone, les trafiquants de stupéfiants et les émigrés clandestins étaient très actifs. Au vu des pressions espagnoles et même de leur assistance technique, les militaires envoyés sur Laila avaient considéré cet ordre comme tout à fait naturel et légitime, voire recommandé. Mais sept jours après leur arrivée sur le rocher, ils s’aperçoivent que c’est exactement le contraire qui allait se produire.

Ainsi, à l’aube du 17 juillet, les bruits du rotor d’un hélicoptère brise soudainement le silence effrayant régnant sur l’îlot. Les militaires marocains dorment sous leurs tentes, et l’un d’eux veille, installé sur les rochers, lorsqu’il aperçoit un bâtiment de guerre s’approcher doucement du rocher. L’hélicoptère allume alors ses projecteurs, éclaire les tentes que le souffle du rotor se met alors à arracher de leurs fixations. Et puis, très rapidement, 12 éléments des Forces spéciales espagnoles se laissent glisser de leur hélicoptère au moyen des filins suspendus à l’appareil et, immédiatement après, d’autres hélicoptères arrivent sur les lieux et restent en vol stationnaire. Les soldats marocains se réveillent en sursaut, assistent au spectacle, sans même pouvoir définir la nationalité de leurs agresseurs, en uniformes et cagoules noires, qui les surprennent et les placent sous la menace de leurs armes automatiques. D’autres militaires espagnols arrachent les tentes qui restaient fixées et éparpillent aux quatre vents ce qui s’y trouvait, s’assurant également de la personne de leurs occupants. L’attaque aéroportée est soutenue par une flottille de six navires de guerre. Une demi-heure après, les Marocains sont traînés, menottes aux poignets, vers l’hélicoptère qui avait entretemps atterri, et qui reprend son envol pour les conduire à la base militaire de Sebta occupée. Un kilomètre plus loin, sur les terres marocaines, d’autres soldats suivent les évènements de près, mais sans pouvoir expliquer ce qui se produisait sous leurs yeux. Ils ne voient que les lumières des hélicoptères, n’entendent que les bruits de leurs rotors, et n’ont d’yeux que pour les bâtiments de guerre qui approchent des cotes marocaines. Le premier message reçu par la base militaire marocaine avoisinante est le suivant : « Il se passe quelque chose sur l’îlot Laila ; sommes-nous impliqués ? ». Les soldats en faction sur le rocher ne reçoivent aucune autre réponse que l’ordre de maintenir leurs positions. Au matin, les soldats essaient donc de comprendre ce qui leur arrive avant de s’apercevoir que « (nous sommes) pris, en traître, par des forces ennemies ».

Le drapeau espagnol flotte sur le rocher, et une noria d’hélicoptères y atterrit, dépose vivres et matériel, pendant que des navires de guerre font des ronds dans l’eau, tout autour. Au même moment, l’armée marocaine fait mouvement vers les falaises faisant face à Laila, alors que des chasseurs de type F-16 s’introduisent dans l’espace aérien marocain. A la mi-journée, un hélicoptère marocain arrive au-dessus de ces falaises, reste en vol, mais ne s’approche pas du rocher. En langage militaire, l’opération est achevée et des mouvements de troupes et de navires lui succèdent, probablement pour en préparer une autre. Est-ce la guerre ? Non, la diplomatie s’était mise en branle, et avait empêché l’escalade. Mais la question qui se pose alors est : La surveillance des cotes marocaines comme le demande l’Espagne, méritait-elle toute cette opération et cette surenchère ? Certains assurent que l’attaque n’était qu’une couverture.

Un accord qui ne plaît pas à tout le monde

Posons la question habituelle en pareils cas : pourquoi donc le Maroc a-t-il expédié cette petite troupe, faiblement armée et encore plus faiblement équipée, sur le rocher Laila ? La réponse évidente est : Sûrement pas pour l’observation des cotes et la surveillance des mouvements de zodiacs des trafiquants en tous genres. En règle générale, les guerres sont précédées d’un certain nombre d’évènements liés entre eux et que la diplomatie n’est pas arrivée à solutionner ; dans le cas présent, les évènements ont suivi l’attaque, mais en coulisses.

 

En 2001 et 2002, les autorités marocaines ont une vision globale de ce que se proposaient de faire les deux royaumes d’Espagne et du Royaume-Uni du Détroit de Gibraltar. Les rapports des Renseignements s’accumulaient sur les bureaux des très rares collaborateurs de Mohammed VI qui avaient appris que les deux nations européennes avaient élaboré un plan de règlement des derniers vestiges de la colonisation dans le Détroit, mais sans que le Maroc n’y soit impliqué. Le gouvernement marocain, conduit alors par Abderrahmane el Youssoufi, n’était tenu informé d’aucun détail de ce plan. Et le 29 octobre 2001, « the Guardian » avait publié des extraits de ce qu’il avait qualifié d’ « accord secret » entre les gouvernements britannique et espagnol à propos de Gibraltar, sous souveraineté anglaise mais que Madrid ne cessait de réclamer. Des représentants des deux gouvernements se rencontraient régulièrement pour mettre les dernières touches à l’accord. Deux options étaient ouvertes alors ; soit une rétrocession totale, définitive et en une seule fois du Rocher de Gibraltar aux Espagnols, soit un partage de souveraineté pendant quelque temps, avec un transfert progressif de souveraineté de Londres vers Madrid.

Le roi Mohammed VI détenait une information capitale : l’accord définitif devait être signé en octobre 2002 par les deux parties. Le roi savait autre chose, de plus navrant encore : le Premier ministre britannique d’alors, Tony Blair, était enthousiaste à l’idée de restituer Gibraltar à l’Espagne. L’ambassade marocaine à Londres faisait montre d’une activité débordante dès lors qu’elle avait appris que le chef du gouvernement avait demandé à son ministre des Affaires étrangères, Jack Straw, d’accélérer les choses ; le gouvernement local de Gibraltar, pour sa part, ne voyait pas du tout cela d’un œil bienveillant, mais il était impuissant et incapable d’y changer quelque chose. Tony Blair niait en public, et avec la dernière énergie, toute volonté de rétrocéder le Rocher, et encore plus son l’enthousiasme qu’il aurait à le faire mais, en privé, il faisait le contraire de ce qu’il disait. Il aura fallu qu’un ministre britannique vienne dévoiler toute l’affaire devant la presse afin que tout le monde saisisse les enjeux et le niveau de préparation de toute l’opération.

Que signifie donc cette question de Gibraltar pour le Maroc, pour qu’il décide ainsi de monter une contre-attaque ? De toute évidence pourtant, Rabat n’a aucun droit sur le Rocher du sud de l’Espagne, une affaire impliquant Madrid et Londres, mais où le Maroc n’a absolument aucun intérêt ni implication. Si l’heure est donc venue d’achever le processus de décolonisation, alors cela doit impliquer toutes les parties donnant sur le Détroit. Et c’est de cette manière que la poignée des responsables qui entourent le roi appréhendent la chose. S’il perd la carte diplomatique, le Maroc n’aura plus rien à faire face à une telle situation qui lui échappe ; si les Britanniques rétrocèdent Gibraltar aux Espagnols, sans que les Marocains ne régissent, ils auront perdu définitivement les deux enclaves occupées de Sebta et Melilla. Que pouvait encore faire le Maroc face à l’accélération des événements ? Il fallait adresser un avertissement aux personnes concernées. Et le roi Mohammed VI, qui détenait tous les rapports des services, a donc pris la décision qui s’imposait, à savoir perturber l’accord passé entre Londres et Madrid d’une manière qui se fonde sur l’histoire.

Le roi, Laila, et le dernier accord

Mohamed el Yazghi, ministre à l’époque dans le gouvernement el Youssoufi, a une autre vision de l’opération Laila. Et du fait même de sa position, et de sa volonté à être informé de ce qui se produit, il aura contribué à mettre en évidence certains aspects de cette affaire. Nous disposons aujourd’hui de la teneur presqu’intégrale de ce qui s’est dit lors de ce fameux Conseil des ministres qui a suivi l’attaque. Le roi Mohammed VI passait en revue certaines questions avant qu’il ne cède la parole à un ministre pour présenter son exposé. El Youssoufi et el Yazghi étaient convenus que le premier aborde la question de Laila afin d’avoir le point de vue du souverain… mais el Youssoufi aura semble-t-il manqué du courage nécessaire pour cela. Aussi, à l’issue de l’intervention du roi, et voyant qu’el Youssoufi gardait le silence, el Yazghi demande la parole, qui lui est accordée : « Majesté, nous sommes ministres de votre gouvernement et nous ne pouvons plus être informés sur ce qui se passe à Laila à travers la presse, comme l’ensemble de la population. Il eût été mieux indiqué que l’on nous tienne au courant des évènements afin que nous nous fassions notre opinion sur la question ». Silence d’el Yazghi, et voilà que Benaïssa, l’alors ministre des Affaires étrangères prend la parole et répond : « Je voulais vous entretenir de la chose, mais étant donné l’heure qu’il était, je ne voulais pas vous réveiller, et j’ai décidé de vous informer le lendemain ». Réponse fulgurante d’el Yazghi : « Nous sommes disposés à être réveillés à toute heure pour une affaire de cette importance. Ce que vous dites n’est pas acceptable ». Colère immédiate du roi… et malgré les propos durs tenus par le souverain, el Yazghi s’apprête à répondre, mais Jettou, ministre de l’Intérieur et assis à coté d’el Yazghi, lui pince la cuisse en murmurant : « ça suffit, Si Mohammed, s’il vous plaît, n’en rajoutez pas ».

Que dévoilent ces échanges en Conseil des ministres ? Ils montrent que c’est en effet le roi qui a pris la décision d’envoyer une patrouille sur Laila pour « renforcer la surveillance de la zone », ce qui ne manque pas d’être une raison secondaire. Le plan était intelligent, et le roi n’avait nul besoin que son ministre des Affaires étrangères le réveillât aux aurores, ce 17 juillet, pour l’informer que les Espagnols menaient leur opération militaire sur le petit rocher, car cela était précisément son objectif dès le départ : pousser Madrid à mener une attaque militaire qui allait semer la confusion dans les négociations et dans l’entente entre Espagnols et Britanniques à propos de la rétrocession de Gibraltar par les seconds aux premiers, puis de mettre fin à cet accord. L’objectif est atteint, et les Espagnols ne se rendent compte de leur méprise qu’après avoir conduit leur opération qui devait établir leur puissance de feu aux yeux du monde. Et le 20 juillet, le Guardian publie un article où il explique comment le Maroc a piégé son voisin du nord à Gibraltar, en réussissant à attirer les regards sur lui et à s’imposer comme partie essentielle dans tout processus de décolonisation dans la région, car il était en mesure de mettre à mal toute négociation qui se déroulerait sans lui. Le Maroc faisait la profession de foi suivante : « Si vous voulez obtenir le Rocher de Gibraltar, pourquoi alors nous autres n’obtiendrions-nous pas aussi quelques îles ? ».

Et pour que le piège tendu aux Espagnols puisse constituer un message pour les Anglais, le Maroc a opté pour Laila qui comporte un potentiel historique important auprès des Britanniques. Nouvelle leçon d’histoire : En 1808, la couronne espagnole envoie ses troupes sur le rocher Laila ; le sultan du Maroc, Moulay Slimane, appelle alors les Anglais à la rescousse et leur propose d’occuper ce petit territoire en lieu et place des Espagnols. Ces derniers ont bien essayé de la récupérer plus tard mais en vain, les forces britanniques étaient plus puissantes. En réaction à cela, les Espagnols avaient été conquérir les îles Jaâfarine, en 1848. Plus tard, les Anglais quittent Laila après l’avoir restitué aux Marocains. Et en 1905, l’historien espagnol Gabriel M. Gomazo, dans son ouvrage « la question marocaine », explique ce qui suit : « Nous devons prendre garde à l’hostilité des Anglais à notre égard. Ainsi donc, nous ne pouvons atteindre l’îlot Toura (Laila) qu’en affirmant notre neutralité aux Britanniques à propos de Gibraltar ». Résultat de toute l’opération du 17 juillet 2002, les Espagnols sont bien arrivés à l’îlot Laila, mais tout en affichant leurs ambitions de récupérer Gibraltar.

Que feront donc les Anglais ? Ils abandonnent l’accord en voie de finalisation sur la rétrocession du Rocher à Madrid, et tournent la page sur toute cette affaire. Tony Blair passe à autre chose et ne parle plus de Gibraltar, de Madrid, de rétrocession ou de quoi que ce soit d’autre qui concerne cette partie du monde. Le roi Mohammed VI, à travers sa décision d’envoyer sa petite patrouille sur Laila, aura signifié à Madrid et à Londres que la décolonisation du Détroit de Gibraltar se fera à trois, ou ne se fera pas. Et les Espagnols ont repris leur technique de blocus de Gibraltar en traquant les pêcheurs du Rocher, arguant de la protection de leurs eaux territoriales… Parfois même, des salves sont tirées sur les chalutiers de Gibraltar. Quant à Laila, rien n’y a changé depuis ce 17 juillet 2002. Tout cela aura-t-il mérité l’humiliation des quelques soldats marocains qui se trouvaient là ? Probablement oui, car les Espagnols dans leur ensemble ont été humiliés sans même qu’ils ne s’en aperçoivent.

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Un coup de maître, à épisodes

« C’est ma décision ! ». Ainsi parla Mohammed VI à el Yazghi, en Conseil des ministres. C’est la première fois que l’on reconnaît officiellement que c’est la plus haute autorité de l’Etat marocain qui a pris cette mesure d’une extrême gravité. Mais au vu des résultats, tout cela indique que cette décision avait été entourée de la plus grande prudence, et fondée sur des rapports du Renseignement qui lui garantissaient le succès. Mais cela demandait le plus grand secret dans la conduite des évènements.

 

Les rapports des services ne prévoyaient aucune escalade militaire, ou plan de contre-attaque, pour répondre aux Espagnols ; c’est pour cette raison qu’aucun renfort n’avait été acheminé vers les lieux. L’opération a parfaitement réussi, exactement comme il avait été prévu, détruisant un accord secret entre deux puissances européennes. La décision du roi, c’est avéré aujourd’hui, était bonne, était judicieuse et montre aujourd’hui toute la capacité d’analyse et d’évaluation qui l’avait entourée et avait permis sa réussite.

Cette décision a servi de base à d’autres, où le roi a pris, seul, ses responsabilités, changeant le cours des choses, même avec le désaccord des autres. Prenons, par exemple, le cas de Tanger-Med, qu’il n’avait pas été prévu initialement de construire à coté de Laila, mais plutot du coté de Larache, et le gouvernement d’alors appuyait l’option atlantique. Mais le roi en avait décidé autrement ; il avait compris la portée stratégique de le construire à coté de Laila, à coté de Sebta, pour répondre, à sa manière, à l’attaque des Espagnols. Et jusqu’à aujourd’hui encore, les Espagnols, conscients de la leçon que leur a assénée le Maroc, continuent de ressasser cette histoire… surtout après cette autre décision de Mohammed VI, d’installer une base navale aux abords de Tanger-Med… à toutes fins utiles, clin d’œil supplémentaire aux Espagnols.

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Un dernier avertissement, pas vraiment nécessaire

Avant les douze coups de minuit, en cette nuit du 16 au 17 juillet 2002, la ministre espagnole des Affaires étrangères, Ana Palacio, fraîchement nommée, appelle son homologue marocain et lui tient un discours musclé. On ne connaît pas exactement la teneur de cet entretien, mais il semblerait que Benaïssa ait poliment écouté l’Espagnole, lui ait répondu avec sa courtoisie habituelle, lui promettant de rapporter ses propos menaçants, et son avertissement officiel, à qui de droit. Mais il n’en fait pourtant rien, probablement pour ne pas réveiller le roi… Comment le ministre sait-il les horaires de sommeil du souverain ? Question restée sans réponse… mais toujours est-il qu’il ne transmet rien à Mohammed VI. Pensait-il que les choses n’iraient pas aussi loin que Palacio l’en avait menacé ?

 

 On n’en sait rien, mais ce qui est sûr, c’est que le roi avait pris ses dispositions, et n’avait nul besoin d’être informé de l’avertissement de Palacio car, d’après l’échange avec el Yazghi en Conseil de ministres, il aura montré que sa volonté, en envoyant sa patrouille sur l’île, n’était pas de surveiller la zone, mais d’attirer les Espagnols dans un piège, dans lequel ils sont tombés à pieds joints. L’entourage restreint du roi, informé de l’opération, avait prévu que Madrid allait envoyer son armada à Laila, et c’est précisément ce qui s’est produit. Le roi n’avait pas besoin, donc, de l’avertissement, car il attendait justement que ce produise ce pour quoi on devait l’avertir, et qui était la seule manière de faire capoter un accord secret de décolonisation entre Londres et Madrid.

Mots Clefs:
Maroc

À propos Ahmed Belaarej

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