Et si le gouvernement tombait ?…

Et si le gouvernement tombait ?…

« Qui veut faire tomber le gouvernement Benkirane ? »… Ceci est la question de ceux qui sentent que quelque chose se trame dans l’ombre, et que ce quelque chose est sérieux, très sérieux même. Mais la grande surprise provient du fait que celui qui se pose cette question est Abdelilah Benkirane lui-même. Il l’a même posée plusieurs reprises, et de façon différente à chaque fois. Lorsqu’il était allé défendre ses candidats à Tanger et Marrakech voici deux semaines, le chef du gouvernement la posait encore aux nombreuses personnes venues l’écouter, avant d’entendre cette réponse « non, non ! », et d’envoyer son message à qui de droit : « Ce gouvernement est celui du peuple, il est choisi par le peuple, et il restera en place jusqu’à ce que le peuple change d’avis ».

Le débat autour de la chute du gouvernement n’est donc plus une discussion de salons, car Benkirane ne lui aurait pas donné tout cet écho s’il n’avait pas compris que quelque chose se préparait en coulisses. Et ce quelque chose, qui en est l’auteur, ou l’instigateur ? « Les ennemis », ceux-là qui avaient parié sur un effondrement de la popularité du PJD, qui avaient envisagé leur vengeance sur ce parti – selon les militants islamistes du moins –, mais voilà, Benkirane a répondu avec force à ceux-là, et cette réponse est intervenue alors qu’il se trouvait en immersion dans les meetings populaires : « Je dis aux ‘ennemis’, regardez donc à droite et à gauche pour comprendre ce que veut dire le mot popularité ; la popularité requiert de la crédibilité, demande du sérieux », puis le chef du gouvernement a poursuivi comme s’il visait quelqu’un de particulier : « Je ne reculerai pas, je ne céderai rien, et je ne crains pas les perturbations ou les perturbateurs, car je connais très bien mes adversaires. Et je peux vous dire que nous vaincrons ! ».

Ce terme de « perturbation », ou d’ « agitation » dont Benkirane se sert pour définir ce qui arrive à son gouvernement du fait de ses adversaires, signifie surtout que ce qui se produit actuellement n’est qu’un départ, un commencement, et cela laisse croire que la décision de l’hallali n’est pas encore prise, que le feu vert ne lui a pas encore été donné… Mais l’agitation est un indicateur du fait que d’autres actions vont suivre, que tout cela n’est qu’une introduction. On attendait peut-être les résultats des élections partielles de Tanger et Marrakech pour en faire le point de rupture à l’issue duquel les contempteurs de Benkirane allaient passer à l’étape suivante, celle-là même qui a  été qualifiée par les médias de « plan secret » pour faire tomber le gouvernement. Las… les résultats ont porté un coup très dur à ces adversaires de l’expérience en cours, stoppant net leur plan et leur élan… provisoirement, dans l’attente d’autres jours meilleurs.

Mais pourquoi donc cette insistance à faire capoter le gouvernement, une dizaine de mois seulement après son installation ? Qui cela sert-il ? Comment réaliser ce plan ? Quelle serait les conséquences d’une crise gouvernementale sur la stabilité politique du pays ? Une telle entreprise n’entraînera-t-elle pas le Maroc vers l’inconnu, comme l’en a menacé Benkirane lui-même ?

Les dessous de cette attitude

Maâti Mounjib, professeur d’histoire politique à l’Université Mohammed V, estime que « il existe une volonté de se débarrasser de ce gouvernement à la première occasion », et plusieurs raisons concourent à cela, entre autres parce que « cette expérience est dérangeante pour plusieurs parties », dont « le palais, auquel Benkirane a confisqué ce ‘prestige’ sur lequel il s’appuie depuis tant de siècles pour gouverner ». Toutefois, et à l’opposé, pour le dirigeant de gauche qu’est Saïd Saïdi, « Benkirane a manqué de respect à la personne du roi dont il parle comme d’un ami auquel il raconte des blagues osées ».

« Le prestige », « l’autorité », deux mots lourds de sens dans la tradition du makhzen, des concepts que Maâti Mounjib considère comme « des fondamentaux du pouvoir » qui reflètent le véritable rapport de forces symbolique. Et ce rapport se fonde sur l’histoire et la religion pour préserver sa puissance, instrumentalisant une véritable machine médiatique à cet effet. Le prestige du Sultan, ou du Roi, est celle de l’Etat mais en réalité, il s’agit de celle « du palais, qui tient à garder cette puissance matérielle entre ses mains », et a pour cela recours à la « force symbolique ». C’est à partir de cette idée que l’entourage du palais estime que Benkirane, depuis son arrivée à la tête du gouvernement, a « nui à cette autorité et réduit ce prestige car il présente le roi comme un acteur politique comme les autres et ce faisant, lui retire son ‘aura sacrée’ aux yeux du peuple ».

L’entourage du palais a donc des comptes à régler avec Benkirane et son gouvernement, et ces comptes ne se limitent pas seulement aux rapports de force matérielle, mais aussi et surtout symbolique. Benkirane fait sa prière sur une simple natte, il communique de cette façon si spontanée et si fougueuse avec les populations, il fait montre d’une simplicité dans son discours, avec toute  la spontanéité qui le caractérise, une sincérité qui ne sied pas à ses adversaires… Tous ces éléments font que le gens du palais voient en Benkirane un concurrent symbolique du roi ; ils se sont donc empressés de mettre sur pied une cellule de communication au sein même du palais dont la fonction est la promotion des activités du roi et du roi lui-même, pour braquer un peu moins de projecteurs sur Benkirane et un peu plus sur le palais. Mais ce dirigeant du PJD ne paraît pas tellement convaincu par ce raisonnement, affirmant que « ces gens emploient toutes leurs armes, et encore plus de ficelles, pour nuire et détériorer la relation établie entre le gouvernement et l’institution royale ».

Mais les choses ne s’arrêtent pas là, les partis d’opposition ne sont pas en reste, eux qui suivent de près les évolutions des relations entre le gouvernement et le palais. Ainsi, depuis l’installation de ce gouvernement et le début de la mise en œuvre de la constitution, ce sont au moins trois grandes crises qui sont survenues entre les deux protagonistes.

Le premier différend est né lorsque le roi était intervenu, en sa qualité d’arbitre, dans l’affaire des cahiers des charges, et qu’il avait convoqué au palais le chef du gouvernement, son ministre d’Etat Abdellah Baha et le ministre de la Communication, Mustapha el Khalfi ; le roi avait alors formulé des critiques sur certains points des cahiers et, ce faisant, il avait pris fait et cause pour les adversaires d’el Khalfi, appelant le gouvernement à tenir compte des avis des uns et des autres.

Et depuis cette date, les cahiers des charges  ne cessent de faire des allers-retours entre le gouvernement et l’Autorité de l’audiovisuel, la HACA ; initialement prévus pour entrer en application en avril, les cahiers ont été amendés suite à l’intervention royale et devaient par la suite être validés pour début septembre mais la HACA avait un autre avis sur la question, voulant démontrer son role au gouvernement, et ainsi de suite…

Benkirane essaie donc d’aplanir tous les différends et malentendus qui pourraient naître avec le palais, mais quand il sent que les choses prennent une direction donnée, difficilement supportable, il se révolte à la manière qui est la sienne.

La seconde crise, qui montre bien cet état d’esprit, revient à cette fameuse lettre d’excuses que tout le monde se rappelle et qui avait été adressée par le chef du gouvernement au roi et à ses conseillers. Au début de cette affaire, les choses n’étaient pas très claires, mais en réalité, c’était Benkirane qui avait tiré le premier, et son attaque lui était revenue à la figure. Tout avait commencé lorsque le chef du gouvernement avait déclaré à un hebdomadaire francophone que ses relations avec l’entourage royal n’étaient pas au beau fixe. Son propos était de signifier aux concernés qu’il refusait les interventions directes des conseillers du roi auprès des ministres, sans passer par la présidence du gouvernement ; ce faisant, Benkirane entendait simplement que ces relations soient clarifiées entre les deux institutions que sont le palais et la présidence du gouvernement, rompant avec la pratique à laquelle s’étaient habitués les gens de l’entourage royal.

Or, son message n’avait pas été pris et apprécié à sa juste mesure par ses destinataires qui eurent tot fait d’en altérer le sens, le rendant en quelque sorte hostile au roi lui-même. Benkirane avait alors vite compris le piège qui lui était tendu et s’était empressé de présenter ses excuses au roi et à ses conseillers, « afin de barrer la route à ses adversaires », comme il devait le dire plus tard. Mais cette affaire avait montré que les choses n’allaient pas au mieux entre les deux camps, comme le souhaitait Abdelilah Benkirane, et qu’il y avait des obstacles dressés ici et des pièges tendus là sur son chemin ; et voilà pourquoi il use et abuse de la formule voulant que « la relation entre le roi et son gouvernement est parfaite ».

Et voilà que nous en arrivons à cette troisième crise, plus sérieuse… Ainsi, début août dernier, le roi avait convoqué les ministres de l’Intérieur et des Finances, de même que les patrons des douanes, de la police et de la gendarmerie, hors de la présence du chef du gouvernement ; la réunion avait débouché sur une décision de mettre aux arrêts un certain nombre de fonctionnaires en poste aux frontières nord. Une enquête avait alors été ouverte, avec interrogatoire des fonctionnaires arrêtés, pour cause de corruption et de mauvais comportement avec les MRE.

Cette décision n’avait alors été que très peu appréciée par les dirigeants du PJD du fait qu’il s’agissait d’une décision exécutive qui entrait pleinement dans le cadre des prérogatives du gouvernement, ainsi que l’avait par la suite précisé Abdelali Hamieddine : « Cette décision n’est pas constitutionnelle »… la décision devant être prise en Conseil des ministres et non par le Cabinet royal car seul le chef du gouvernement a le droit d’agir de la sorte et de mettre des fonctionnaires en état d’arrestation.

Les observateurs avaient alors estimé que les idées de Hamieddine et d’autres membres dirigeants du PJD avaient suscité la colère de l’entourage royal, et la réplique ne s’était pas faite attendre et devait intervenir en marge de cette réunion de la Jeunesse du PJD qui avait admis difficilement l’interdiction d’organiser un meeting populaire au centre-ville avec la participation d’un Benkirane qui revenait à peine d’une Omra dans les Lieux Saints. La réaction avait alors été conduite par l’un des plus éminents membres du PAM, à savoir Ilyas el Omari.

Benkirane avait avalé la couleuvre mais la troisième crise n’était pas finie puisque cette fois, Mustapha Ramid en personne devait intervenir. Ainsi, le ministre de la Justice et des Libertés avait demandé au parquet de ne pas demander l’incarcération de 12 douaniers au nord, demandant même leur mise en liberté provisoire car aucune charge n’avait pu être retenue contre eux dans leurs comportements avec les MRE, contrairement à ce qui avait été rapporté dans le communiqué du Cabinet royal. L’acte de Ramid avait alors constitué un précédent.

Toujours dans le domaine de la Justice, une autre crise silencieuse avait eu lieu entre le palais et le gouvernement : l’affaire toujours jugée et désormais connue comme étant celle des primes de Salaheddine Mezouar et Noureddine Bensouda, respectivement président du RNI et ancien ministre des Finances, et actuel Trésorier du Royaume. Aussi, d’une part, un procès a été intenté à des fonctionnaires accusés d’avoir été à l’origine des fuites des documents publiés par Akhbar Alyoum, un procès toujours en cours et, d’autre part, le chef du parquet, à savoir Mustapha Ramid, avait demandé l’ouverture d’une instruction contre Mezouar et Bensouda, une décision qui n’avait pas eu l’heur de plaire à certaines gens bien placées qui avaient tout fait pour dissuader le parquet de donner suite aux instructions de son chef. Cela avait donné lieu à des confrontations, qui ne sont toujours pas terminées.

Quant aux partis d’opposition, ils suivent tout cela de très près ; acteurs désormais de second ordre, ils essaient péniblement de reprendre à leur compte tous ces différends. Ces formations avaient compris que la dernière crise était forte et rude et, pour la première fois, avaient déclaré l’urgence d’ « écarter ce gouvernement », ainsi que l’avait très clairement annoncé Mustapha Bakkoury, le nouveau SG du PAM, prenant prétexte que cette équipe n’avait rien réalisé en dix mois, et qu’ « elle conduit le pays vers l’inconnu », pour reprendre l’expression du premier des Socialistes, Abdelouahed Radi, lors du dernier Conseil national de son parti.

A qui cela profite-t-il ?

Est-il vraiment dans l’intérêt du palais de faire tomber le gouvernement ? Malgré les heurts et malheurs qui sont survenus jusqu’à aujourd’hui, il ne semble pas que cela soit inscrit dans les priorités du palais. Ainsi, pour l’analyste économique Fouad Abdelmoumni, « cette perspective est encore éloignée pour l’instant car il n’existe pas de parti politique sur la place capable de remplacer le PJD et qui aurait la confiance du peuple ». En même temps, toujours selon le même commentateur, un limogeage du gouvernement comporterait le risque de voir le PJD aller dans l’opposition et soutenir éventuellement des manifestations populaires qui se trouveraient en confrontation directe avec le régime politique, lequel serait, alors, exposé en première ligne, et cela « est dangereux pour l’avenir de la monarchie ».

Le régime craint donc cette éventualité car il ne voudrait pas entrer en confrontation avec la rue en ces temps de printemps arabe qui n’est pas encore achevé. On peut donc dire que le gouvernement est toléré, sous la contrainte, mais toléré et admis quand même.  Et Benkirane, pour sa part, semble parfaitement savoir cela quand il dit que « personne n’est en mesure de contester le leadership du PJD, et voilà pourquoi on a recours à la perturbation et à l’agitation ». Ces termes (« tachouich » en arabe) sont choisis avec soin. Mais relisons lentement les documents préparatoires des congrès régionaux du PJD : la direction du parti y exposait ce dont elle était convaincue, à savoir « un plan soigneusement étudié pour limoger le gouvernement », et cela passe par trois étapes : casser la relation entre le roi et le chef du gouvernement, perturber la cohésion du gouvernement et, enfin, jeter le discrédit sur le PJD et mettre en doute sa capacité à tenir ses engagements.

Mais rien n’est dit sur qui fait quoi dans ce plan contre le gouvernement… et Benkirane a  préalablement mis au point un vocabulaire bien à lui pour désigner ses adversaires, les « démons », « les crocodiles » et même « les mauvais génies » ; l’homme préfère donc l’allusion à la personnalisation ; mais lors de ses dernières sorties à Tanger, il s’en était directement et nommément pris à la direction du PAM et au chef du RNI qui parlerait au nom du PAM à partir du RNI, selon les propos de Mhamed el Hilali, membre du Conseil national du PJD.

Les chefs du PJD, donc, défendent l’idée centrale à leurs yeux que les agitations et autres perturbations menées contre le gouvernement sont conduites par les lobbies de la corruption, et absolument pas par le palais directement. Ainsi, el Hilali qualifie tous ceux-là de « vestiges de l’autocratie et de la corruption », ceux qui ont « profité », selon lui, de leur passage par les centres de pouvoir lors des phases politiques précédentes, ceux qui « ont perdu leurs fonctions et qui n’ont pas gagné lors des élections du 25 novembre dernier, et ceux qui ont donc perdu la main et l’initiative et tentent de les récupérer et qui en conséquence seraient les plus grands bénéficiaires de l’éviction du gouvernement ». Mais pas le palais, jamais le palais.

El Hilali poursuit sur sa lancée : « ce qui se produit actuellement sont des actions de ces vestiges de l’autocratie qui essaient d’attirer vers eux le palais et les centres d’influence, et de les convaincre de se débarrasser du gouvernement, exploitant la confusion de certaines décisions ou de certaines attitudes pour semer le trouble dans les relations entre le palais et le gouvernement. Mais tout cela est voué à l’échec ».

Dans le langage du PJD, les vestiges de l’autocratie ne sont rien d’autre que les directions du PAM et certains dirigeants du RNI. Pour eux, le PAM n’est pas une formation libre de ses choix et de ses décisions, et ne l’a jamais été. Ce parti, selon les dirigeants du PJD, est un simple instrument entre les mais de ceux qui évoluent au sein de l’appareil d’Etat et qui l’emploient à « controler  la scène politique ». Cela justifie que tous les coups viennent de ces cercles et de ce parti, malgré son jeune âge, et cela explique pourquoi le PAM est devenu « le compétiteur numéro 1 du PJD ».

Parmi les attaques qui ont visé Benkirane celles d’Ilyas el Omari, le patron effectif du PAM, qui avait dressé une comparaison entre le chef du gouvernement et Mohamed Ben Arafa (« sultan » installé par les Français en 1953 en remplacement de Mohammed V, déposé), au motif qu’il avait effectué sa Omra aux frais de la famille royale saoudienne, ce qu’el Omary avait considéré comme une « atteinte à la souveraineté du Maroc ».

La balle ainsi tirée par le chef effectif du PAM dans les colonnes d’al Ittihad al Ichtiraki s’était révélée être un simple pétard mouillé car le chef du gouvernement avait prestement riposté en révélant que cette Omra avait été offerte par le palais royal… marocain. Et ainsi, le chef du gouvernement avait pu éventrer tout un complot contre lui, car entre-temps, Mustapha Bakkoury était lui aussi monté au créneau pour réclamer « l’éviction du gouvernement Benkirane », un autre coup dans l’eau, du moins médiatiquement. Et malgré cela, les manœuvres se sont poursuives par la tentative de faire renaître de ses cendres le fameux G8 en essayant d’y intégrer l’USFP en remplacement du MP, membre de la majorité gouvernementale.

Mais là aussi, la tentative s’est soldée par un échec puisqu’à Casablanca, les deux partis principaux de ce G8, à savoir le PAM et le RNI, se sont étripés pour le poste de président de la Région. Le PAM avait essayé de corriger le tir en retirant son champion, mais voilà que la même erreur s’est reproduite dans la Région de Choaui Ourdigha, avec ce choix opéré par les élus PAM de voter pour le candidat du MP au lieu de celui du RNI qui, au lieu d’être élu à la présidence, a tout perdu, jusques-y compris la qualité de membre du Bureau de ladite Région.

Et puis arrivent les élections partielles de Tanger et de Marrakech, avec un PAM qui avait tout misé sur ses candidats. Pour ce faire, ce parti avait tout utilisé, tout usé, tout mobilisé pour « avoir l’honneur de faire tomber le PJD » et de montrer ainsi que « les forces des Ténèbres », comme ses membres qualifient le PJD, ne bénéficiaient plus de la même popularité que celle qui était la leur le 25 novembre. Le PAM rêvait donc  d’une victoire à ces partielles pour marquer un tournant dans le parcours du gouvernement et un point d’appui pour la demande de sa révocation. Mais les résultats n’ont pas été au rendez-vous là encore, créant une très grosse déception dans les sillons creusés par le Tracteur (symbole du PAM), non pas tant en raison du fait que ce parti n’ait pas gagné un fauteuil ou deux que parce que c’était là toute une stratégie qui tombait à l’eau encore une fois. Autre motif de déception, la « défection » du RNI, dont les membres ont préféré voter pour le candidat de l’UC, laissant le PAM monter seul au créneau.

Les scénarios du plan

Ces échecs répétés du PAM signifient-ils pour autant qu’il jettera l’éponge en se déclarant vaincu par le PJD ? Certainement pas, nous dit Maâti Mounjib qui nous apprend que « quand on est dans un pays où la règle démocratique n’est pas respectée, la politique n’est pas exercée au parlement mais dans les cercles d’influence » ; les gouvernements sont sapés selon des plans secrets qui se déroulent sur des mois entiers, et sont mis en œuvre progressivement en attendant l’heure de l’hallali.

Et cette heure dont parle Mounjib est « la décision de l’entourage royal » et de nulle autre instance. Mais même cet entourage n’a pas les mains entièrement libres pour décider du quand, du comment et du où car un autre intervenant est apparu : la rue, qui vient de montrer lors des partielles de Tanger et Marrakech qu’elle garde sa confiance au PJD. Un autre point complique la donne, et qui est que le roi n’a plus la main pour démettre le chef du gouvernement, sauf si celui-ci présente sa démission, ce qui est une probabilité très faible à l’heure actuelle puisque le principal concerné, Benkirane, vient de déclarer « je ne renoncerai pas ». Aussi, la seule solution encore envisageable pour faire tomber le gouvernement est de le saper de l’intérieur, de sorte à favoriser une motion de censure au parlement qui serait votée, aussi, par des partis membres de l’actuelle majorité.

Selon l’article 105 de la constitution, la motion de censure ne peut être recevable que si elle est signée par au moins le cinquième des députés, puis trois jours après, votée à la majorité absolue des membres de la Chambre des Représentants. Si tel est le cas, alors le gouvernement tombe. Or, selon les résultats du 25 novembre, la coalition regroupant le PJD, l’Istiqlal, le MP et le PS réunit 219 députés, ne laissant à l’opposition – PAM, USFP, RNI et UC – qu’un total de 171 voix, le reste, étant réparti sur trois groupes, avec 7 élus qui ont déjà déclaré leur soutien au gouvernement.

Si un des partis de la coalition gouvernementale décide de rompre son pacte le liant à la majorité et de rejoindre l’opposition, alors oui, la majorité peut s’effondrer, et la motion de censure peut passer ; mais cela reste théorique et simplement sur le papier. En août dernier, le chef du PAM, Mustapha Bakkoury, avait déclaré à la presse qu’il n’hésiterait pas à user de cette motion de censure dès que les conditions en seraient réunies. Les bruits avaient alors couru que le PAM avait entrepris de recueillir les signatures nécessaires, mais tout cela était resté encore une fois théorique car la condition première était un délitement préalable de la majorité gouvernementale.

Certains évènements se sont donc produits, que l’on pourrait lire dans cette direction, c’est-à-dire l’implosion du gouvernement de l’intérieur. Ainsi, quand Hamid Chabat avait été élu à la tête de l’Istiqlal, des déclarations insistantes avaient été lancées à propos d’un remaniement gouvernemental. Chabat était alors intervenu et avait déclaré que ce remaniement était pour lui une priorité et qu’il n’allait pas y renoncer. La MAP avait organisé une conférence de presse pour lui – ce qui est un fait sans précédent – afin qu’il y expose la conjoncture politique, telle qu’il la voyait.

Et plusieurs observateurs avaient vu dans l’élection de Chabat une occasion en or de faire naître une opposition au sein même de la coalition gouvernementale, afin de la torpiller de l’intérieur. Ces observateurs avaient estimé que Chabat n’aurait jamais pu se hisser à la tête de l’Istiqlal si les décideurs de ce pays ne l’avaient pas voulu ainsi, afin sans doute de créer un équilibre des forces au sein du gouvernement et de la société marocaine ; et la meilleure preuve était ce cri du cœur de la dirigeante de l’Istiqlal, Latifa Bennani Smirès, qui avait affirmé qu’ « il avait été permis à des ‘baltajis’ de prendre la tête du parti de l’Istiqlal ».

Ils sont dons plusieurs à miser sur la capacité de Chabat d’affaiblir la cohésion gouvernementale, mais il semblerait que les dirigeants de l’Istiqlal aient éventé la chose. Ainsi, Abdelhaq Adminou, universitaire et dirigeant de l’Istiqlal, estime que le pari fait par les adversaires du gouvernement de voir se relâcher la majorité est peu plausible et peu probable pour l’instant car « le gouvernement est très homogène et qu’il ne vit pas des problèmes assez importants pour le faire éclater ; seuls des questions ayant trait à l’application du programme gouvernemental existent et ne sont pas encore résolues, mais elles peuvent être solutionnées au moyen d’un remaniement gouvernemental, sans plus ».

C’est pour cette raison que Benkirane s’était retenu de répondre à Chabat, se contentant alors de déclarer : « Nous n’avons pas parlé de cela et nous ne sous sommes même pas encore rencontrés ». Quant au SG du PPS et ministre au sein du gouvernement, Nabil Benabdallah, il avait répondu à Chabat qu’ « un remaniement n’est pas envisageable pour l’instant car rien n’a été demandé dans ce sens jusqu’à présent et que le gouvernement est fondé sur un pacte, sachant que la décision ultime appartient au roi ».

Les propos de Benabdallah avaient mis du baume au cœur de Benkirane car ils lui avaient évité d’avoir à répondre lui-même à Chabat. La joie de Benkirane était encore plus grande suite aux paroles de Benabdallah qui avait précisé n’avoir jamais vu auparavant une telle cohésion gouvernementale, et que tout ce qui se disait dans le sens contraire était absolument faux, et non avenu. Et ainsi, les derniers espoirs des contempteurs du gouvernement s’étaient évaporés, de même que leurs plans quant à une rentrée politique chaude.

Tout cela confirme que le choix de faire tomber le gouvernement n’est pas à l’ordre du jour du système politique à l’heure qu’il est car, comme le fait remarquer Maâti Mounjib, « le régime tient sous son controle les partis constituant la majorité gouvernementale et qu’il est en mesure, à chaque instant, de les faire basculer dans le sens d’une motion de censure, mais seulement quand il le décidera, et cela concerne le MP, le PPS ou même l’Istiqlal, depuis que Chabat en tient les rênes. A ce moment-là, Benkirane se trouvera dans une crise qu’il lui sera difficile de dépasser ».

Et l’agitation/perturbation se poursuit…

Il apparaît donc que le choix actuel va dans le sens du maintien du gouvernement Benkirane mais en le perturbant, et la raison de cela tient dans le fait que le pouvoir n’est pas disposé à affronter les conséquences de la chute du gouvernement. Pour Fouad Abdelmoumni, la perturbation est une politique et non le fait de certaines personnes seulement, et l’objectif de cette politique est de contraindre le PJD et le gouvernement à consentir encore plus de concessions, mais tout en le gardant en fonction car ce parti est le seul qui bénéficie d’une réelle légitimité aux yeux des populations.

Abdelmoumni poursuit son raisonnement en affirmant qu’un effondrement du gouvernement sera considéré par l’opinion publique comme une manœuvre de l’entourage royal qui sera ainsi placé en première ligne. Mounjib confirme cette analyse en affirmant que « le régime politique craint qu’une chute du gouvernement ne conduise le PJD dans les rangs de l’opposition, un fait qui nous ramènerait tout droit au milieu du printemps arabe ».

En réalité, les élections de Tanger et de Marrakech pouvaient faire basculer toutes ces analyses, car dans le cas où le PJD serait sorti perdant de cette consultation, même partielle,  il aurait été très affaibli, exposé aux tirs ennemis et cela aurait été l’occasion rêvée d’annoncer sa fin, voire même celle  de tous les courants islamistes, ce qui aurait conduit les adversaires de cette expérience à pousser pour  le renvoi du gouvernement avant terme.

Benkirane comprenait bien tout cela, d’où son implication dans la campagne législative partielle pour pouvoir répondre à ses adversaires. Il avait parfaitement compris le sens d’une victoire, ou même d’un échec, et c’est la raison aussi pour laquelle il avait affirmé lors d’un meeting à Marrakech que « le principal n’est pas de gagner un ou deux sièges, ou même les quatre en jeu, non,  le plus important dans cette élection réside la symbolique de la victoire ». Le chef du gouvernement avait martelé : « Si nous gagnons, nos ennemis retrouveront leurs grottes sous-marines et notre gouvernement aura davantage de possibilités de travailler sous la direction du roi, mais si c’est l’inverse qui se produit, alors ces gens-là continueront leur travail de sape et de perturbation et leurs mensonges ».

Mais cette perturbation sera-t-elle pour autant finie après le triomphe du PJD à cette élection ? Pour le chef du gouvernement, ces manœuvres sont le fait de certains partis, le PAM et le RNI, qui exploitent à leur profit tout « malentendu » entre le palais et le gouvernement. Mais l’histoire est là pour nous rappeler que la perturbation est une politique de tous temps utilisée par le makhzen, une politique et non des comportements individuels. Et c’est pour cela que rien ne changera tant que les deux parties, palais et gouvernement PJD, ne seront pas tombés d’accord sur un modus operandi dans l’exercice de leurs attributions, qui les aiderait à cohabiter et coexister, tant il est vrai que l’effondrement du gouvernement est de nature à conduire le pays vers l’inconnu.

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Maroc

À propos Ahmed Belaarej

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