En défense des prérogatives d’el Khalfi !, par Ali Anouzla

En défense des prérogatives d’el Khalfi !, par Ali Anouzla
0 commentaires, 20/04/2012, Par , Dans Chroniques

Le monde de la politique et des médias vit aujourd’hui au rythme d’un débat que certains présentent, ou voudraient présenter, comme étant une priorité parmi les priorités qui caractérisent aujourd’hui l’étape historique importante que traverse le Maroc… sachant que ce sujet en débat, et encore moins son importance, n’ont jamais été cités comme des priorités ou des préoccupations de l’opinion publique lorsque celle-ci était sortie dans les rues pour exprimer ses revendications. Et en dépit de cela, cette controverse autour des médias officiels, pour ne pas dire publics car il n’existe rien de tel au Maroc, reste une occasion importante de tester les prérogatives de ce gouvernement, mené par le PJD, qui a toujours milité pour le changement de l’intérieur au moyen du consensus qui, par moments, confine à la concession.

Le débat actuel, donc, tourne autour des cahiers des charges de l’audiovisuel officiel et ce qui exacerbe les tensions sont les documents concernant la chaîne de télévision 2M. Or, ces cahiers doivent refléter la politique gouvernementale et, avec elle, celle des partis constituant la majorité, de même qu’elles s’inscrivent également dans le cadre des attributions du ministère de tutelle. Autrement dit, ces cahiers sont en quelque sorte la mise en pratique de la politique du gouvernement et de sa majorité dans le domaine des médias qui se doivent d’être « publics », c’est-à-dire relevant de l’Etat… exactement de la même manière que ce qui peut se produire dans d’autres secteurs publics.

Où est donc le problème ? Le problème qui a soulevé toute cette tempête « artificielle », réside dans certains détails apportés par ces cahiers, essentiellement l’interdiction de la publicité des jeux de hasard à 2M, la diffusion des cinq prières quotidiennes, ainsi que celle des prières du vendredi et des fêtes religieuses, en plus de l’élargissement de la programmation d’émissions religieuses sur la même chaîne. Ces propositions ont suscité une levée de boucliers générale et ont précipité toute une communauté de « hurleurs » qui sont partis attaquer bille en tête le ministre islamiste, du coup taxé de « frangin » (sic) des médias officiels.

Mais le paradoxe que l’on retrouve et que l’on relève dans les positions des deux camps, celui du ministre, de ses partisans, de son parti et du journal de son parti, et celui des contempteurs du ministre, fonctionnaires, responsables, ministres, partis politiques, société civile et médias privés… le paradoxe est l’existence de contradictions flagrantes chez les deux camps en présence. Ainsi donc, le ministre veut interdire la publicité des jeux de hasard sur la télé officielle pour le motif qu’il est « religieusement illégitime », même si l’expression n’est pas clairement prononcée ; mais il suffit de lire le journal du PJD, Attajdid, et de voir que ces jeux de hasard sont indiqués par le terme « qimar » pour saisir la dimension idéologique qui anime le ministre. Et c’est là que réside la contradiction, pour ne pas dire l’ »hypocrisie » qu’on devine chez le ministre, car si la publicité pour ce « qimar » doit être interdite, alors c’est l’ensemble de cette activité qui doit être interdite aussi pour la communauté des musulmans, ainsi que le stipulent les textes religieux d’une manière explicite qui ne nécessite ni débat, ni discussion ni interprétation ! Et puis, n’y a-t-il que ces publicités des jeux de hasard qui seraient prohibées par le référentiel idéologique du ministre ? Les alcools ne sont-ils pas, eux aussi, interdits car « religieusement illégitimes » ? Et pourtant, le gouvernement islamiste du ministre islamiste en ont bel et bien permis la vente aux musulmans, contre une augmentation des taxes y afférentes, ces mêmes taxes qui tombent dans les caisses de l’Etat, lesquelles caisses paient les salaires « halal » du et des ministres !

Quant à l’autre camp, celui d’en face, celui qui remue ciel et terre contre les cahiers d’el Khalfi, on voit ses contradictions dans la schizophrénie de ses adeptes qui regimbent contre les « frangins » de la deuxième chaîne mais qui observent un mutisme total à propos des « frangins » de la Première… Si ces supposés défenseurs de « la modernité des médias officiels » ont le courage de leurs opinions alors qu’ils se dressent avec audace et fermeté contre la diffusion des prières sur cette 1ère chaîne, cinq fois par jour, qu’ils dénoncent la programmation des prières du vendredi, généralement présidées par le roi, sur cette chaîne dont on admet une audience plus importante que celle de 2M ! Et où étaient-ils, ces « hurleurs » quand les médias publics avaient basculé en médias officiels ? Et où étaient-ils encore, les mêmes, lorsque la diffusion de la prière du vendredi à laquelle participait le roi s’était transformée en rendez-vous hebdomadaire incontournable, et quand les prêches du vendredi étaient devenus des communiqués officiels rapportés par la MAP comme s’il s’agissait d’informations officielles ?! Et pourquoi donc n’entendons-nous jamais entendu les voix de ces « modernistes démocrates » quand les écrans de télévision suintent les fumées âcres de l’encens et tremblent sous les voix sonores des fqihs psalmodiant et récitant leurs textes religieux à l’occasion de moult occasions historiques ou religieuses ou officielles ou les trois ensemble ?!

Le débat actuel est un faux débat. D’abord parce que ces cahiers ont été approuvés par la Haute autorité de la communication audiovisuelle, une sorte d’instance judiciaire supposée être indépendante du gouvernement et des autres pouvoirs. Or les Sages de la HACA sont pour la plupart issus des rangs des partis de l’opposition « progressiste » ou « moderniste », des partisans du pouvoir qui critique aujourd’hui les documents d’el Khalfi. Aussi, soit ils n’ont pas bien lu le contenu des cahiers, ce qui pose la question de la manière de désignation des Sages, tant il est vrai que ce types de fonction reste en quelque sorte une espèce de « privilège », comme les « agréments » de transport, distribués ça et là pour contenter, ou faire taire, voire acheter les consciences et les allégeances… soit, en second lieu, ces « Sages » doivent défendre ce qu’ils ont approuvé, et qu’ils contraignent les patrons des télévisions publiques à appliquer les dispositions des cahiers des charges, au besoin en sanctionnant les récalcitrants comme la HACA le fait allégrement pour les petites radios pour des choses infiniment moins importantes que le sujet dont ont nous parlons aujourd’hui !

Ensuite, le débat, en plus d’être faux, est erroné car il s’attelle à l’accessoire, évitant ou contournant l’essentiel. Et l’essentiel est de voir les médias officiels redevenir publics et assurer un service public au profit des contribuables qui le paient de leurs deniers. La vérité, ici, est que les médias publics ont de tous temps été officiels, aux mains d’autorités qui les manipulent comme elles l’entendent, en fonction de leurs intérêts, comme un instrument idéologique. Hassan II n’avait-il pas dit au sujet de la RTM que c’était une « partie de dar el Makhzen » ?

Il eût fallu, et mieux valu, pour el Khalfi qu’il s’attelle au plus important, laissant de coté le superflu, en ouvrant le véritable front qui est celui de l’indépendance des médias par rapport à l’autorité. Il aurait mieux fait de changer les têtes de ces télévisions, surtout celles qui sont restées en fonction plus de 12 ans ! Comment donc pourrait-on concevoir une réforme des médias par ceux-là mêmes qui les ont pervertis ? Lorsque j’ai posé cette question à el Khalfi au cours d’une rencontre à l’Institut du supérieur de l’information et de la communication, il m’avait répondu que le problème n’était pas une question de personnes ! Et qui donc, aujourd’hui, s’oppose aux « réformes » d’el Khalfi ? N’est-ce pas ces mêmes responsables que le même el Khalfi avait, hier encore, lavé de toute implication dans l’effondrement de nos médias officiels, dans leur subordination au pouvoir, eux qui se sont soumis et ont soumis leurs institutions à un Etat qui les exploite eux et leurs médias ?!

Je me situe aujourd’hui contre el Khalfi et sa bataille perdue d’avance car elle s’est intéressée au superflu, mais je continuerai de défendre ses prérogatives de ministre si tant est qu’il en ait, des « prérogatives », et que son gouvernement en ait aussi. Et ces prérogatives, si vraiment elles existent, doivent commencer par l’éloignement des symboles de la corruption et de la perversion des médias officiels, ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, jouent les « hurleurs » manipulés par le pouvoir contre le ministre et contre le gouvernement de son parti.

Une autre fois, il m’avait été donné d’interroger à el Khalfi alors qu’il me parlait, avec enthousiasme et entrain, de son projet « révolutionnaire » pour le « changement » des médias officiels ; je lui avais demandé s’il disposait du « pouvoir politique » qui lui permettrait de mettre en pratique son projet, et s’il sentait l’existence d’une « réelle volonté politique » chez le pouvoir. Il m’a répondu par l’affirmative, sur le ton de celui qui croit en lui et en son destin. Et depuis ce jour, j’ignore s’il a changé d’avis ou si, à l’inverse, il est toujours dans son rêve, lui et son gouvernement, qui nous ont privés, collectivement, de notre grand rêve à nous, qui est de voir un changement réel s’opérer, un changement qu’el Khalfi et ses semblables nous ont fait rater par leur excès d’optimisme qui confine à la naïveté, pour ne pas dire le « complot », un complot que le gouvernement doit aujourd’hui affronter sur ce projet de réforme de l’audiovisuel !

lire l’éditorial, en arabe, sur lakome.com 

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Maroc

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