Dialogue franc entre un journaliste et un juge

Dialogue franc entre un journaliste et un juge
0 commentaires, 26/02/2013, Par , Dans Chroniques, Couverture

Les journalistes ne rencontrent les juges que dans les prétoires où généralement les premiers sont les accusés, en face desquels les seconds distribuent les jugements et les peines tout au long de ces procès, et principalement les plus sensibles ; mais dans tous ces procès, il n’existe ni dialogue, ni échanges, ni confiance ni même de langue commune. Le juge juge le journaliste dans l’ignorance presque totale des règles du journalisme ; et quand bien même le magistrat pose près de lui le Code de la presse, il est généralement accompagné du Code pénal, et le juge balance entre ces deux textes sans aucune gêne. Le juge considère le journaliste comme coupable et quasi condamné, jusqu’à preuve du contraire, car il se dit que l’autorité qui a traîné ce journaliste devant un tribunal, en le saisissant au collet, sait ce qu’elle fait. Aux yeux des magistrats, le journaliste représente à n’en point douter une menace pour la sécurité nationale, pour les institutions et pour la stabilité du pays. Et quand bien même les accusations ne tiendraient pas, que les preuves soient à décharge et que l’ensemble des textes, de la jurisprudence et des faits jouent en faveur du journaliste, le simple fait d’avoir ennuyé le makhzen dépasse juges, cours et lois ; et puis, et puis… quelques années de prison, ferme ou avec sursis, n’ont jamais tué personne, surtout les journalistes, de même que ces millions d’indemnités qui sont ponctionnées des caisses de l’entreprise de presse de ces journalistes qui ont rompu la nécessaire et obligatoire allégeance et qui se sont éloignés de la collectivité, ces millions de dirhams ne le ruineraient pas car, sans doute, une fois dehors, le journaliste ira se refaire une santé financière.

Pour qui se prend-il, ce journaliste, après tout ? Les opposants les plus farouches de l’Etat, les partis les plus obstinés, les syndicats les plus entêtés et même la crème des hommes pèsent leurs propos avant de les prononcer, les calibrent, mettent une enclume sur leur langue pour l’empêcher de trop s’agiter, marchent sur des œufs de peur de les casser… et voilà que ce satané journaliste parle, écrit, dessine sans ne tenir compte de rien, oubliant la coutume et les règles de bienséance, comme s’il vivait en Suisse… Le moment du rendu du verdict est donc le moment propice pour amener à résipiscence ces journalistes et les faire descendre de leur petit nuage…

Samedi dernier, nous avons eu l’occasion, nous journalistes, de rencontrer des magistrats et de leur dire ces choses, en dehors des prétoires et des tribunaux ; cette séance s’inscrivait dans le cadre du Dialogue national pour la réforme de la justice. Il est vrai que ce moment était fort utile pour les deux camps ; nous avons parlé avec sincérité à Messieurs les juges et nous leur avons dit qu’on aimait les juges quand ils se conduisaient comme des juges, paraphrasant André Malraux qui disait qu’il n’aimait les Français que quand ils se comportaient comme des Français. Nous avons aussi dit aux magistrats que nous, en tant que journalistes, nous ne nous considérons pas comme étant au-dessus des lois, et qu’il y a même des gens de notre corporation qui n’en respectent ni les règles ni les codes, mais qu’il y a également des journalistes qui se fourvoient certes, mais de bonne foi. Nous avons rappelé aux juges que nous les journalistes n’avons pas de problèmes avec le citoyen, mais souvent avec le pouvoir qui n’apprécie pas que le journaliste se conduise comme un journaliste… Mais, en parallèle, nous ne pouvons tolérer que le juge devienne cet instrument, cette arme aux mains du pouvoir pour l’aider à régler ses comptes avec ceux des journalistes qui n’ont pas l’heur de lui plaire. Le juge, avons-nous dit à ces Messieurs, doit être un arbitre et non un glaive qui tranche les têtes qui doivent l’être aux yeux de ceux qui estiment qu’elles doivent l’être. Nous avons enfin attiré l’attention des juges que quand ils s’éloignent du Code de la presse – avec toutes ses imperfections – et qu’ils lui préfèrent le Code pénal, cela est une injustice, un déni du droit et une preuve que le juge ne se conduit pas comme un juge.

Ces propos, ces déclarations n’ont pas plu à M. le procureur du Roi de Safi, Mustapha Yartaoui, un magistrat supposé ouvert et réputé connaître le monde de la presse. Cet homme n’a pas apprécié que je lui dise que son intervention ne sortait pas du contexte général de mise en accusation des médias, qu’elle grossit les défauts de la presse mais sans parler de la réforme de la justice, du moins dans ses relations avec les médias, un thème qui, rappelons-le, était celui autour duquel nous étions réunis, et que nous étions venus pour jeter des ponts entre presse et justice pour mieux dire le droit, mieux se comprendre et mieux respecter la règle du jeu, et non pas, absolument pas pour accabler les journalistes et les mettre tous dans le même sac. Le procureur m’a répondu sèchement : « Vous faites dans la dictature de la pensée unique, Monsieur ; dire que les juges reçoivent des instructions est une insulte faite à ce corps car les juges ont prêté serment avant d’aller dans les prétoires ». Ainsi interpellé, j’ai répondu : « Si tous les juges faisaient honneur au serment qu’ils ont prêté, pourquoi donc sommes-nous là ? Pourquoi tout le monde se met aujourd’hui à disserter sur la corruption de la justice, jusques-y compris le représentant de l’Union européenne au Maroc ? Nous avons un sérieux problème avec la justice, cher Monsieur, pas avec la loi. Que ceux qui ont failli paient, d’accord, mais comme vous le savez, il n’existe pas de sanction sans texte. Les journalistes sont des citoyens à part entière et non ces gens que l’on sacrifie à l’envi, quand on en a envie et pour qui en a envie. Le journal que je dirigeais avait été interdit (Akhbar Alyoum) sans jugement, et personne dans le pays n’avait osé dire le droit, n’avait pu empêcher les visiteurs des imprimeries de traquer notre journal, de le saisir et de condamner son directeur de publication à quatre années de prison. Ils ont posé les scellés sur les locaux, et le procureur de Casablanca avait été incapable de convaincre la police que dans ce pays, il existe des lois et qu’il n’y avait aucun jugement qui permettait de mettre la main sur les archives du journal. A cette époque-là, les propos du ministre de la Justice d’alors, Abdelouahed Radi avaient été très éloquents : vous n’avez plus qu’à vous en remettre à Dieu (la Haoula wala qouata illa billah)… ».

Je ne voulais pas régler mes comptes avec des juges qui m’avaient injustement condamné, des juges présents à cette séance de dialogue mais qui n’ont pas cillé, car nous n’étions pas en procès mais en débat. Suis-je donc un dictateur lorsque j’apporte une preuve de juges qui ne se sont pas conduits en juges ? Mais ne généralisons pas… car il existe des magistrats qui rendent leurs jugements selon leur conscience et non selon les instructions, de même qu’il existe aussi des juges qui refusent certaines affaires sensibles car ils savent ne pas pouvoir s’opposer à l’autorité, et il existe enfin des juges qui craignent le Créateur et respectent ses créatures.

Mots Clefs:
Maroc

À propos IBERGAG

Auteurs Anonyme contribuant a l'actualité sur le site communautaire http://ibergag.com

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *