Défaillances dans la gestion de Casablanca : Une enquête doit être ouverte

Défaillances dans la gestion de Casablanca : Une enquête doit être ouverte

Connu pour son franc-parler et depuis quelques années pour son opposition farouche contre le maire de la ville, Mustapha Rahin, membre (sans appartenance politique) du conseil de Casablanca a toujours déploré l’absence de gouvernance que connaît la ville. Dans cet entretien, il revient plus en détails, preuve à l’appui, assure-t-il, sur défaillances dans la gestion de Casablanca et appelle à ce qu’une enquête soit ouverte pour tirer les choses au clair.

 

Malgré un budget qui équivaut 3 fois celui de Marrakech ou de Fès, la ville de Casablanca pâtit profondément de plusieurs maux. Pourquoi ?

Avant d’évoquer de grands mots tels que «corruption» ou «manque de transparence », il convient tout d’abord de parler des principes de base qui ne sont malheureusement pas respectés.

Le conseil de la ville est une instance qui est censée assumer la gestion d’une ville. Les élus membres dudit conseil devraient normalement être formés par leurs partis politiques pour ce genre d’exercice et disposer de programmes distincts. Or ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, les membres du conseil de la ville ne bénéficient d’aucune formation de ce genre.

Disposant d’un budget et d’une durée déterminée (un mandat de six ans) pour aboutir à des résultats, le conseil de la ville doit avant tout avoir un plan de développement, une vision, une stratégie avec des objectifs clairs. Il va s’en dire que ce travail ne peut se faire qu’après étude et consultation du millier de cadres, ingénieurs et fonctionnaires spécialisés dont regorge la communauté urbaine de Casablanca dans différents secteurs (santé, enseignement, urbanisme, transport, propreté etc,)… En réalité, ces principes ne sont pas respectés, il n’ y a aucun plan. La gestion se fait à l’aveuglette.

 

Comment expliquer les inégalités flagrantes entre les différents arrondissements de Casablanca?

Les actions du conseil ne sont pas entreprises à partir de données objectives comme cela devrait être le cas. Normalement, on devrait tenir compte de la complémentarité et du développement équitable entre les différents arrondissements de la ville mais, dans la réalité on se base sur un système d’alliances et de complaisance entre les élus et les membres du bureau.

C’est précisément le cas en ce qui concerne la consolidation des infrastructures. Et les exemples sont nombreux et éloquents. Sur la base de ce même principe de prédominance des accointances et des calculs politiciens, il est arrivé qu’on alloue trois fois, à un même arrondissement, un budget pour refaire la chaussée, alors qu’à proximité, un autre arrondissement, représenté par un opposant, reste délaissé. Il en va de même pour les travaux de rénovations qui surviennent ainsi de manière conjoncturelle, sans prendre en considération les priorités, ou analyser si les conditions sont favorables.

Il arrive qu’on plante des arbres, qu’on refasse la voie publique en pleine saison des pluies, avec des coûts exorbitants à la clé, et tout en sachant que le résultat ne sera pas pérenne… Et tout cela uniquement parce qu’on prévoit une visite royale!

 

Comment les marchés publics sont-ils cédés par le conseil de la ville ?

Casablanca est gangréné par le manque de gouvernance, de transparence, par le travail en dehors des normes et des cadres juridiques, notamment la charte communale, ou encore la loi des marchés publics.

En temps normal, un contrat est signé conformément à des règles bien précises. Un appel d’offre doit ainsi être publié dans les délais règlementaires, avec un cahier de charge. On fait alors son choix et on opte pour le moins cher ou le plus professionnel.

Malheureusement, ces normes ne sont pas respectées. Au point qu’il est arrivé que des sociétés élaborent elles-mêmes un cahier de charge sur mesure. D’ailleurs, j’ai déposé une plainte contre la cession d’un marché de 18 millions de dirhams à une entreprise de gré à gré par le maire de la ville. Celui-ci a justifié cela du fait qu’il s’agissait d’un cas urgence. Mais même dans de telles conditions, la loi impose un choix entre 3 entreprises au moins, chose qui n’a pas été faite.

De tels comportements ouvrent grande la porte à la corruption et à des sociétés non qualifiées qui causent le malheur quotidien des Casablancais.

 

Le Budget de Casablanca s’est élevé en 2013 à 32,8 millions de dirhams Comment cet argent-est dépensé ?

La moitié du budget de la commune est alloué aux salaires des fonctionnaires, soit 1600 fonctionnaires dont 15% sont des cadres échelle onze (salaire mensuel de 15.000 dh) et dont les potentialités sont mal exploitées.

Ajoutez à cela, les dépassements que connaissent les indemnités des 147 élus dans le conseil de la ville. Normalement, seul le maire et ses 10 délégués, 16 présidents de communes ainsi que 5 présidents de commissions sont censés disposer de voitures de service, de par leurs fonctions. Sauf qu’en réalité, ils sont 90 élus à avoir des voitures louées chacune à 600 dh la journée, avec en outre 2000 dh de frais mensuel de carburant, en plus de téléphones de service dont les forfaits mensuels avoisinent les 2000 dh ! Et ce ne sont là que les privilèges accordés de manière officielle !

Il faut aussi ajouter à cela les conséquences de la mauvaise gouvernance que l’on retrouve à tous les niveaux de la hiérarchie. J’entends par là, le recours exagéré aux services de bureaux d’études, avec le coût que cela implique. A titre d’exemple, le conseil de la ville s’est adressé quatre fois en 12 ans à des bureaux d’études pour résoudre la problématique de la circulation. Il en résulte à chaque fois, des rapports classés, des résultats non probants et une facture de 5 millions DH. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autre…

 

Qu’est-ce qui justifie que la facture de la gestion des déchets soit passée de 1,2 millions DHS en 2002 à 5,4 millions DHS en 2013, avec en prime, aucune amélioration de la prestation ?

Avant que le conseil de la ville de Casablanca n’adopte en 2003 le mode de gestion déléguée des déchets, il y avait 27 communes qui se chargeaient elles-mêmes d’assurer de manière directe ce service.

Tout en prenant en charge les salaires des employés, l’achat du matériel, les dépenses de fonctionnement, la facture s’élevait à 1,2 millions dirhams par an. On a finit par juger ce mode de gestion défaillant et couteux.

A la veille des élections communales de 2003, avec la nouvelle charte communale, le ministère de l’intérieur a proposé de remplacer ce mode de gestion par la gestion déléguée. Il a justifié cela par le désir d’encourager les investissements étrangers et l’ambition de bénéficier de leur savoir faire. C’est alors qu’avec l’adoption de ce nouveau mode de gestion, on est passé de 1,2 millions de dirhams en 2002, à 3,8 Millions quelques années plus tard, pour atteindre en 2013 un cout de 5,4 millions de dirhams!

En plus du coût revu chaque année à la hausse, la valeur ajoutée de ce mode de gestion n’a pas été démontrée. Ainsi, quand ces sociétés ont commencé leur activité, il s’est avéré qu’il n’était pas véritablement question d’investissement étranger… Pour preuve, le capital engagé n’était pas constitué de devises étrangères, car ces entreprises ont tout simplement bénéficié de prêts des banques marocaines !

Pire, le remboursement des intérêts de ces prêts était assumé par le contribuable. Même pour ce qui est du partage de savoir faire et d’expertise, j’estime que les choses étaient en deçà des attentes. En effet, nos propres cadres nationaux s’occupaient de la plus grande partie des tâches. Tout cela sans résultat sur la propreté de la ville… Le souverain lui-même a pointé du doigt cette question.

 

Toujours s‘agissant de la gestion des déchets, les élus contrôlent-ils le travail des entreprises contractuelles et veillent-ils à l’intérêt commun ?

Le problème le plus grave ne réside pas dans le fait que ces entreprises font bien ou pas leur travail, mais dans le fait que les clauses du cahier des charges sont rédigées de telle sorte qu’elles servent en premier lieu les intérêts des prestataires.

Le conseil de la ville se retrouve ainsi encerclé et pénalisé dès qu’il exprime son insatisfaction. Et quand bien même celui-ci voudrait interrompre le contrat et recourir à la justice en cas de litige, l’affaire doit être jugée par la Cour pénale internationale de La Haye ! Le comble, c’est que les élus n’ont pu prendre connaissance du contenu de ce cahier des charges que longtemps après sa signature. Toujours concernant cette question des déchets, on relève aussi un manque flagrant de contrôle. Normalement, un comité de suivi composé d’élus et de fonctionnaires du ministère de l’intérieur devrait se réunir tous les 15 jours. Or, ce comité ne s’est pas réuni depuis un an et demi ! Aujourd’hui donc, il faut absolument qu’une enquête soit ouverte pour faire la lumière sur toutes ces défaillances.

 

Casablanca a souffert pendant deux ans d’un blocage politique. Quelle en était la cause ?

Les membres du conseil déploraient la mauvaise gestion, l’absence de transparence dans la cession des marchés publics et le dénigrement des élus dans la prise de décisions vitales. Ajoutez à cela que plusieurs affaires de corruption entachaient la réputation du conseil de la ville. La situation a empiré au point que l’opposition est devenue majoritaire lors des assemblées ordinaires. Celles-ci ne pouvant plus se tenir, les comptes administratifs de deux années consécutives n’ont pu être adoptés.

 

Pour remédier à ce gel des activités du conseil, les élus ont convenu avec le maire de signer un pacte d’honneur. Cette solution a-t-elle abouti ?

En vertu de cet accord, la gestion du conseil devait se faire de manière collégiale et douze commissions en plus des 5 existantes, ont été créées pour faire la lumière sur tous les questions embarrassantes (gestion des déchets, propriétés de la ville, traitement des eaux usées, marchés publics, Lydec, marché de gros…). Aujourd’hui, cela fait deux ans que cet accord ( auquel je me suis opposé) a été signé, et nous n’avons toujours pas reçu les rapports promis pas ces commissions, en dehors de celui dédié aux fonciers appartenant à la ville. Ainsi, cette charte n’a pas tenu ses promesses du début et s’est transformée d’un accord pour dénouer la situation, à un accord de complaisance qui n’a fait qu’empirer les choses, ouvrant la voie à la satisfaction des intérêts d’autres personnes.

 

Pensez-vous que le message transmis par le souverain dans son discours, blâmant la gestion de la ville de Casablanca, a été saisi par le conseil de la ville ?

Le discours du souverain était très profond. C’est la première fois que le souverain aborde la gestion d’une ville en particulier, s’attachant de la sorte aux détails et pointant du doigt la mauvaise gouvernance. Que le souverain réserve 50% de son discours à ce sujet, et qu’il le place avant le Sahara, la première cause nationale, est révélateur de la gravité de la situation. Je pense malheureusement que le bureau du conseil de la ville n’a pas bien saisi le véritable message du souverain.

La vocation de la ville de Casablanca est d’être un pôle économique mondial. Ce n’est pas un sursaut de conscience superficiel marqué par une campagne de collecte des déchets dont a besoin la ville, mais bel et bien d’une profonde remise en question et d’une réforme sérieuse imposant le respect des règles de la gouvernance et l’application des lois. C’est le travail, entre autre, des autorités de tutelle de remettre les choses en ordre.

Mots Clefs:
Casablanca

À propos Mohamed Errahmani

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