De la pureté des intentions

De la pureté des intentions
0 commentaires, 20/12/2012, Par , Dans Chroniques, Couverture

Les obsèques de Cheikh Abdeslam Yassine – que Dieu ait son âme – ont constitué l’évènement de la semaine dernière.

Et bien que la dépêche de l’agence officielle MAP n’ait consacré à cet évènement que deux malheureuses petites lignes, indiquant en creux qu’il s’agissait en réalité d’un non-évènement, la lecture avisée de cette même dépêche comporte en filigrane plusieurs enseignements et messages implicites.

Le fait le plus important rapporté donc par cette dépêche – sachant que la MAP ne publie ses informations et ses rapports qu’après avoir obtenu un feu vert de quelque part – est que la Jamaâ de feu Yassine était interdite. Juridiquement prohibée.

Cette précision juridique rompt avec ce qui se disait dans le passé dans les médias, qui présentaient la Jamaâ comme « semi-interdite » seulement. Affirmer, donc, qu’al Adl wal Ihsane est interdite, totalement et entièrement illégale, est un message adressé à tous les officiels et les responsables de partis qui l’ont d’ailleurs bien compris et se sont retenus de participer aux funérailles de l’homme, se contentant de faire des déclarations sur le défunt, sur sa conduite et ses vertus, sur sa fidélité à ses engagements et à ses principes. Il y a même eu un ministre en exercice, Lahcen Daoudi, qui s’est déplacé au domicile de Yassine pour lui rendre hommage et exhorter la Jamaâ à rester dans la ligne que lui avait fixée son fondateur.

Le seul ministre qui a suivi le convoi funéraire a été celui de la Justice, Mustapha Ramid, qui a quitté son bureau et s’est mêlé à la foule. Quant au chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, il s’est rendu lui aussi au domicile de Yassine, en compagnie du ministre d’Etat Abdallah Baha et Mustapha Ramid, pour présenter leurs condoléances, en leurs noms propres et non ès-qualités. Mais Benkirane, en dépit de sa promesse d’être présent au cimetière, s’est défilé au dernier moment et a choisi de se rendre à Bouznika, au congrès de l’USFP, où l’attendait une jeunesse socialiste qui l’a accueilli avec des cris et des slogans l’accusant d’avoir été à l’origine du meurtre d’Omar Benjelloun. Et c’était ainsi la seconde fois en une semaine que le chef du gouvernement s’entendait accusé de meurtre, lui ou son parti ; la première fois avait pour théâtre le parlement, l’accusation ayant été lancée par Khadija Rouissi, et la seconde était du fait des jeunes socialistes.

Aussi, le rappel du statut juridique de la Jamaâ et les quelques secondes consacrées à ses funérailles par les médias officiels, sans même dire la formule rituelle « paix à son âme », ont constitué une orientation ferme pour les chefs de partis qui ont tous obtempéré. En conséquence, la présence politique au domicile du défunt et dans le cortège funèbre se limitait à ceux qui étaient avec al Adl wal Ihsane lors des manifestations de rues qu’a connues le Maroc avec le Mouvement du 20 février.

Il était donc tout à fait naturel qu’il n’y ait eu aucun officiel à l’enterrement, pas plus qu’une lettre royale de condoléances… en effet, une interdiction juridique ne peut aller de pair avec une reconnaissance officielle. Et cela constitue un recul assez éloquent par rapport à l’ancienne ligne de conduite officielle, quand le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Taoufiq, avait assisté aux obsèques de Mohamed Alaoui Slimani, ancien membre du Conseil d’Orientation de la Jamaâ, décédé en 2008 à Marrakech.

Si nous voulons faire une lecture politique du sermon délivré par l’imam de la mosquée As-Sunna à l’occasion de la prière du vendredi et de la prière aux morts, à quelques mètres du palais royal, un sermon articulé autour de « la pureté des intentions », alors on pourrait soutenir que l’idée développée sur l’importance des intentions et de la loyauté dans l’action peut, sans doute, être considérée comme se rapportant à l’attitude du cheikh défunt dans sa conduite et son parcours de prédication pacifique, malgré l’hostilité et la férocité de la guerre menée contre lui par des responsables de l’Etat, des partis et de la société civile qui lui avaient déclaré la guerre à lui et à son orientation idéologique et spirituelle.

De même que le défaut de personnalisation ou de mention de la qualité du défunt par l’imam, et aussi le fait qu’il se soit abstenu d’adresser une prière pour le repos de son âme à l’ensemble des fidèles, ont constitué une indication claire et explicite sur le comportement à adopter – et adopté – à l’égard d’une personnalité de l’envergure de cheikh Abdeslam Yassine, un homme donc comme les autres, qui doit être considéré comme tel, et sachant que la personnalisation des prières ne peut se faire que pour les monarques et leurs proches.

Ces funérailles du cheikh Abdeslam Yassine, que Dieu ait son âme, étaient donc l’occasion d’un échange de « bons procédés » entre l’Etat et la Jamaâ, mais aussi l’ensemble des acteurs du champ politique.

Le message de l’Etat était clair et net, sans l’ombre d’un doute sur ses intentions et sa portée. La chose se réduisait à la mort du leader d’une Jamaâ interdite. Ce qui signifie que l’Etat ne changera pas un iota dans sa manière de se comporter avec cette Jamaâ et ses membres. Et cela a été jusqu’au choix de la tombe, très éloignée de celles des icones de la politique marocaine. Ainsi donc, un rapprochement avec l’Etat, après la mort, peut vouloir dire un rapprochement durant la vie, et bien qu’après la mort, seules comptent les bonnes actions durant l’existence pour obtenir la grâce du Créateur.

Quant à la Jamaâ, elle a aussi envoyé des signaux claires et limpides, résumés ainsi par M. Mohamed Abbadi lors de l’allocution qu’il a prononcée alors qu’il se tenait près de la tombe de feu Yassine : « Le cheikh Yassine n’a pas vécu pour la seule Jamaâ, mais aussi pour l’ensemble de la nation d’islam ; il croyait dans le califat, il réfléchissait à l’avenir pour l’islam et il avait tracé les jalons pour ceux qui voulaient s’engager dans cette voie ». Ce qui veut dire que, de son coté aussi, la Jamaâ ne se départira pas de sa ligne de conduite d’antan et qu’elle ne s’investira pas dans l’action politique, car comme l’a encore rappelé M. Abbadi, le projet d’al Adl est un projet de toute la Oumma et pas seulement celui d’un pays.

Et cela nous ramène directement à la conférence internationale organisée récemment à Istanbul, la terre du califat ottoman, et portant sur la pensée et l’héritage idéologique et scientifique du cheikh Abdeslam Yassine, deux semaines seulement avant son décès. Les Ottomans qui gouvernent aujourd’hui la Turquie, par PJD (AKP en VO) local interposé, aspirent à leur tour à faire renaître le califat, surtout après leur victoire sur les laïcs qu’ils ont réussi à contenir et sur les militaires qu’ils ont renvoyé dans leurs casernes.

Ainsi, le Premier ministre turc, Recep Tayeb Erdogan, a-t-il récemment critiqué la série télévisée « l’âge d’Or », plus connu en nos contrées sous le titre de « harem du Sultan », ne trouvant pas son goût la manière des réalisateurs de traiter la personnalité de Soliman le Magnifique et ses aventures galantes. Erdogan a donc précisé, au détour d’une phrase bien sentie et porteuse de lourdes indications, qu’il avait visité les pays par lesquels était passé Soliman et qu’il avait ainsi découvert que le portrait de lui brossé par la série ne reflétait absolument pas la vraie personnalité du Sultan.

Le projet de cheikh Abdeslam Yassine, tel que rappelé par M. Abbadi, ne se rapportait donc pas au Maroc en tant que pays, mais à la nation d’islam toute entière. Et que de projets tels que celui-ci, au départ contestés et peinant à trouver leur chemin dans les esprits, se sont au final transformés en réalités ou, au moins, en idées réalisables. Ainsi, qui eût cru, un jour, que des pays qui s’étaient entretués durant deux Guerres mondiales particulièrement meurtrières, allaient se retrouver alliés et amis au sein de l’Union européenne, réunissant leurs armées sous la seule bannière de l’OTAN ? Qui eût cru aussi que les républicains et les gauchistes, dont la raison de vivre était la chute de la monarchie d’Hassan II, par tous les moyens possibles, qui avaient été condamnés à des siècles de prison et des peines capitales qui pleuvaient sur tout le monde, allaient un jour se retrouver aux cotés du roi défunt dans le gouvernement d’alternance ?

Qui sait, donc… peut-être que cette idée du califat pourra un jour se matérialiser au moyen de la pratique démocratique à laquelle a recours la gent humaine depuis les Grecs et jusqu’à nos jours ? La chose serait logique, et pourrait se réaliser à l’avenir, par étapes, progressivement.

En attendant, Etat et Jamaâ camperont sur leurs positions et resteront sabres au clair pendant longtemps encore. En effet, le projet de chacune des deux parties va dans le sens exactement inverse de celui de l’autre, et rien, absolument rien n’indique qu’un des deux protagonistes soit disposé à accepter les concessions requises pour aller de l’avant dans ses relations avec celui d’en face. Mais entretemps, les grandes puissances, dans leur relation avec le monde arabo-musulman, et le Maroc en fait partie, vont dans le sens d’une troisième voie qui est celle du printemps arabe tout en rébellion et en contestation.

La stratégie poursuivie par l’Etat à l’égard d’al Adl wal Ihsane est une stratégie d’endiguement et d’encerclement ; remarquons que c’était là la même stratégie poursuivie, jadis, avec le PJD. Mais à force de discours de diabolisation et de persécutions de l’Etat, ce parti était devenu un « martyre » qui a plus tard su manœuvrer pour occuper la première position au sein de ses pairs, ce qui lui a permis de s’installer à la tête du gouvernement aujourd’hui, et bien qu’aucun de ses dirigeants n’ait pâti des affres de la prison, de la torture ou des bagnes des années de plomb. Mais pour l’enterrement de feu le cheikh Yassine, il semblerait que la Jamaâ, en mobilisant la marée humaine qui était venue participer à l’enterrement de son leader, ait voulu montrer au pouvoir qu’elle reste « maîtresse de la rue », sans opposition véritable ni concurrent notoire… et que toutes les tentatives de contournement ou d’étouffement qu’elle a eu à endurer de la part des pouvoirs publics n’auront fait que la renforcer et grossir ses rangs.

L’Etat connaît bien la portée pacifique de l’enseignement et du projet du Cheikh Yassine. Et il est plus que probable que cette « trêve » observée, une trêve relative certes mais qui a duré longtemps, revienne au refus de la violence par la Jamaâ et par ses adeptes pour faire passer leurs idées au sein de la société. Et c’est pour cela que le maintien de cette position, au sein du champ de la compétition politique, est le meilleur garant pour mettre au point une solution politique consensuelle qui ferait camper les deux protagonistes sur leurs positions, sans que l’Etat ne perde de son prestige et de son autorité, et sans non plus que la Jamaâ ne perde de son aura et de son influence.

La crainte d’avoir peur est infiniment pire que la peur elle-même, de même que les mesures prises contre cette peur se révèlent pires que cette peur tant appréhendée…

On raconte qu’une tribu traversait le désert pendant une nuit sans lune, une nuit noire, un noir d’encre. Certains membres de cette tribu ont ramassé au hasard quelques cailloux dans une oasis… A l’aube, la lumière revenue et l’oasis loin derrière, les gens de la tribu ont remarqué que ces cailloux étaient en réalité des pierres précieuses… alors tout le monde s’est pris à regretter, ceux qui n’avaient rien pris et ceux qui avaient pris, aussi.

C’est là le désert de la démocratie où tout le monde peut trouver sa place. La solution consiste donc à coexister dans ce désert, sans exclusion, sans élimination des uns par les autres, et sans empêchement de quiconque d’exprimer son opinion, quelle que soit cette opinion.

Ainsi, l’antagonisme idéologique entre la classe politique classique et le cheikh Abdeslam Yassine n’a empêché aucun de ces acteurs politiques de reconnaître le mérite et les vertus qui ont été celles du cheikh, de même que la patience dont il avait fait montre pour suivre sa voie particulière dans laquelle il voyait une solution pour sortir sa Oumma du sous-développement qui est le sien.

La question, aujourd’hui, est de savoir quel sera le sort du legs de cheikh Yassine. Et la réponse, contre toute attente, nous la trouverons chez ce mastodonte politique que fut Winston Churchill, et qui avait dit que « construire quelque chose requiert un travail de longue haleine, un labeur aussi dur que rude, mais la destruction ne nécessite qu’un seul jour ».

Et, dans tous les cas, et dans toute action humaine, ce sont les intentions qui comptent… et chacun retirera les fruits de ses intentions, un jour ou l’autre.

Mots Clefs:
Maroc

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