Cinéma, religion et histoire

Cinéma, religion et histoire

Le PJD turc – au pouvoir – a finalement réussi à suspendre la diffusion de la série à succès « le Grand Siècle », rebaptisé en arabe « le harem du sultan » ; cette série s’est imposée sans conteste comme la plus grande production télévisuelle turque, et aura eu le succès extraordinaire qu’en espéraient ses producteurs, tant au niveau de l’audience qu’elle attire que des bénéfices qu’elle aura jusque-là engrangés.

Le motif de la suspension revient à une demande présentée par les députés islamistes du PJD, qui ont argué que « la série pervertit l’histoire du califat ottoman, de même qu’elle nuit à la mémoire et à la personne du sultan Soliman le Magnifique ». Cela pose à nouveau le problème des relations entre la religion et l’histoire.

Ainsi donc, à la lumière des faits, on peut se poser la question suivante : Est-il du droit des producteurs de films et des comédiens de s’inspirer de l’histoire et de tirer profit de certains évènements marquants dans le passé ou, à l’inverse, doivent-ils respecter les sentiments des croyants en préservant les images d’Epinal qu’ils se font de certains personnages de leur histoire, au risque de verser dans une sélectivité tendant à retenir certains évènements et à en occulter d’autres, même s’ils sont importants ?

Durant le siècle dernier, la production dramatique arabe est restée attachée à la réalisation de films historiques ou religieux, ou les deux, dans un respect total et absolu des contraintes politiques et religieuses de leurs pays ; ainsi, les avant-projets de films historiques étaient préalablement soumis à l’imprimatur de l’université al Azhar ou des Conseils des Oulémas ici et là afin que ces organismes disent leur mot avant même que de commencer les tournages. Ensuite un autre controle, a posteriori, était mené, destiné à vérifier la conformité des productions avec l’orthodoxie sunnite et, le cas échéant, pour censurer les passages qui auraient été jugés « non conformes » au dogme, lequel dogme faisait tout ce qu’il lui était possible pour maintenir les versions officielles et politiquement conformes de la foi religieuse et de ses symboles, préservant autant que possible les personnages historiques qui auront marqué l’islam, c’est-à-dire le prophète et ses compagnons.

Parmi les points fondamentaux sur lesquels les producteurs ne revenaient jamais, la mise à l’écran du prophète et de ses proches compagnons, ainsi que le mode de règlement de certains problèmes survenus entre le prophète et ses contempteurs, puis sur les différends entre compagnons du prophète, de son vivant et même après sa mort. Par ailleurs, la production cinématographique arabe a soigneusement évité d’aborder des évènements négatifs, bien qu’ils aient existé. En résumé, la vision projetée était toujours pure, apurée et purifiée, s’était toujours basée sur une stricte sélection où la sacralité était omniprésente.

La raison d’être de ce type de fonctionnement artistique revient aux autorités religieuses qui, de tous temps, ont considéré que l’art dramatique était au service de leur prédication et de leurs orientations religieuses ; elles voyaient dans toute production de cinéma ou de télévision un instrument pour servir la religion, et absolument pas une création artistique disposant de sa vision propre.

Une grande avancée eut néanmoins lieu l’année passée, avec le tournage d’un film sur le personnage d’Omar ibnou al Khattab, et sa représentation physique pour la première fois de l’histoire, en dépit du fait que l’homme était l’un des principaux et des plus proches compagnons du Pprophète et qu’il entrait dans la catégorie des personnages qu’on ne pouvait représenter à l’écran. Mais malgré cela, la production n’est pas sortie des sentiers battus des théologiens et gardiens du dogme religieux, et a dû se soumettre à la vision de ces gens, comme expliquée plus haut.

Pour ce qui est de l’art dramatique turc, et du fait du processus de laïcité qui a marqué la Turquie de longues décennies durant, il est parvenu à s’émanciper quelque peu des contraintes religieuses, se montrant plus fort et plus audacieux, et se rapprochant des critères internationaux dans le domaine du cinéma. Et c’est ainsi qu’a été assurée la production du « harem du sultan ». Or, le problème est que le courant islamiste en Turquie ne diffère pas tellement de ses pairs en terres arabes et musulmanes, où l’on considère toutes ces productions à travers le prisme religieux auquel ne peut absolument pas se soumettre le 7e Art. Le personnage du sultan Soliman est ainsi très loin de la sacralité, de même que la longue période qu’aura duré le califat ottoman est tenue pour être l’une des plus sombres de l’histoire occidentale et orientale, du fait de la terreur militaire qu’inspiraient les Ottomans, et comme le montraient largement les massacres perpétrés par les armées des sultans qui se sont succédés à Constantinople. Par ailleurs, les conflits, luttes, affrontements et antagonismes qui se tenaient derrière les hauts murs des harems des sultans sont de nature à inspirer les plus grandes productions cinématographiques et télévisuelles ; de même que les aventures et pérégrinations sentimentales des souverains ottomans étaient des choses avérées, comme le prouvent et l’attestent les armées de naïades qui évoluaient dans les harems à travers les siècles.

Jusqu’à aujourd’hui, les islamistes turcs n’ont pas osé franchir le pas consistant à placer sous leur controle les productions du 7e Art… Aussi, nous serions en droit de nous demander si leur prise de position concernant la série sur Soliman n’est pas un début de censure sur le travail des artistes…

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Film

À propos Abdellah Miloudy

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