Après la prison au Maroc : « Je reviens de l’abattoir des hommes »

Après la prison au Maroc : « Je reviens de l’abattoir des hommes »

Depuis 2001, Zakaria, champion du monde de light-contact (un dérivé du kickboxing) en 1999, réclamait un poste de conseiller sportif, qu’un décret royal accorde à tous les Marocains médaillés d’or.

Son insistance avait fini par le « griller » auprès du secrétaire particulier du roi, Mounir Majidi.

Le 4 février dernier, il était finalement gracié. Quelques jours plus tard, il rentrait en France, où il vit depuis 2006. Zakaria veut témoigner. Parce qu’il dit avoir survécu à « l’abattoir des hommes » et que « gracié ne signifie pas réhabilité ».

« Tu sortiras d’ici en petits morceaux, dans des boîtes de conserve »

Souvent, Zakaria s’arrête au milieu de son récit. Pour insister sur des mots, sur des formules qui, selon lui, permettent de mieux saisir l’ampleur de l’injustice. les policiers invoquent quand ils l’arrêtent le 27 septembre 2010 à l’aéroport de Rabat-Salé.

« A ce moment-là, je me dis que tout est fini, qu’on ne me reverra plus. »

Comme ce policier au centre de détention de Temara (sud de Rabat) qui lui dit qu’il est désormais dans « l’abattoir des hommes, duquel il ressortira en plusieurs morceaux, dans des boîtes de conserve » :

« Je n’aurais jamais su où j’étais si un policier près de moi n’avait pas parlé à son collègue d’une panne de voiture qu’il a eue. Il a cité des noms de lieux. J’ai deviné tout de suite que j’étais à Temara. »

« L’entourage du sportif cherche à instrumentaliser la presse étrangère »

Il est tabassé, humilié, suspendu par les pieds, maintenu à genoux, privé de sommeil, de nourriture et ce pendant quatre jours. Ses bourreaux lui répètent qu’ils ne dépendent d’aucun ministère et qu’ils n’ont de comptes à rendre à personne.

« L’entourage du sportif marocain cherche manifestement à instrumentaliser la presse étrangère en donnant un caractère sensationnel et politique à une affaire de droit commun. »

« Une vengeance personnelle », maintient le boxeur, dont l’insistance auprès du secrétaire particulier du roi a été pris par celui-ci pour de la défiance.

Ses courriers au ministère des Sports pour décrocher le poste de conseiller sportif étant restés sans suite, il parvient en janvier 2006 à glisser une lettre au roi en mains propres, qui confie alors sa requête à Mounir Majidi.

Ce dernier lui assure lors d’une audience qu’il obtiendra gain de cause « dans les 15 jours » et qu’il recevra une compensation pour les années où il aurait dû exercer.

« Ce poste, je le voulais pour le principe »

Il lui demande aussi ce qu’il ferait s’il ne décrochait pas le poste, s’il continuerait à parler aux médias étrangers dans lesquels le boxeur dénonce la corruption dans le sport marocain. Zakaria répond « oui » :

« Il a l’habitude que les gens le supplient. Moi, je ne lui demandais que l’application d’un décret, pas un traitement de faveur. »

Quelques semaines plus tard, il ne voit rien venir. Il rappelle le bureau de Mounir Majidi :

« On me dit alors que Mr Majidi ne m’a jamais rencontré, qu’il ne me connaît pas. »

En 2009, il profite d’une visite de Mohamed VI en France pour manifester, seul, devant l’une des résidences du souverain, sous les yeux de Mounir Majidi :

« Ce poste, je le voulais pour le principe. Parce que cette situation est injuste et qu’elle pouvait arriver à n’importe qui. Ce n’est pas une histoire d’argent. »

L’aéroport de Rabat dit que Zakaria n’est pas arrivé

Zakaria se souvient de son procès expéditif début octobre 2010 sans avocat, sans témoins, sans victimes, après des aveux signés les yeux bandés tandis qu’on lui « guidait la main ». Du mépris du juge qui lui demande de se taire tandis qu » il lui montrait les blessures encore vives qu’on lui avait infligées :

« Je lui ai quand même demandé quel jour on était, quelle heure il était car j’étais sans repères, complètement deboussolé. »

De l’acte d’accusation, qui n’était plus « l’atteinte à la sacralité » mais une escroquerie sur deux Marocains, à qui il aurait promis moyennant quelques milliers d’euros un passage en Europe.

De sa femme, qui lui apprend quelques jours plus tard qu’en appelant l’aéroport de Rabat, on lui a répondu qu’il n’était pas sur la liste des passagers ayant atterri sur le sol marocain :

« Je me demande comme un seul homme (Mounir Majidi) pouvait mobiliser quasiment toutes les institutions d’un Etat pour assouvir un désir de vengeance. »

Les détenus qui passent leurs journées à se mutiler avec des lames

Zakaria est condamné en première instance à trois ans de prison, une peine ramenée à 20 mois un an plus tard. Il oscille entre la prison de Zaki-Salé et celle de Rommani, coupée du monde, qu’il compare souvent à l’enfer.

Dans sa cellule de 45m2 à Rommani, ils sont 49. Pour dormir sur une couche, il faut payer sa place à un détenu. Arroser un maton. Il se rappelle les médicaments avec lesquels se shootaient ses codétenus, dont certains passaient leurs journées à se prostituer ou à se mutiler avec des lames :

« Je leur ai fait comprendre que je n’avais plus rien à perdre. Si quelqu’un me cherchait, c’était lui ou moi. A l’intérieur, tu te transformes en animal. Je ne sais pas comment j’ai fait pour m’en sortir. »

Une heure d’eau par jour pour 49 détenus

Il est marqué par la présence des cafards. « Il y en avait absolument partout. Sur les murs, sur les plafonds, dans nos affaires. » Pour les 49 détenus, une heure d’eau seulement par jour.

Zakaria sait pourtant que son histoire fait le tour des médias et que la pression des ONG comme Human Rights Watch se fait de plus en plus forte sur le Maroc.

Alors, il est heureux quand le 4 février 2012, un gardien lui annonce qu’il est libre, mais pas forcément étonné :

« Si on m’a gracié, c’est que l’on sait que je suis innocent. On a dit que j’étais un escroc et pourtant, on m’a enlevé, torturé secrètement. C’est le traitement qu’on réserve à un escroc ? La justice s’est embourbée dans ses propres contradictions. »

« Je veux rencontrer le Roi et que les coupables payent »

A peine sorti, Zakaria a envoyé une lettre au roi Mohamed VI. C’est à lui qu’il veut désormais raconter son histoire. Il a des noms, des visages, des voix. « Je les reconnaîtrais tous », jure Zakaria, qui demandera au souverain s’il accepte de le recevoir, de traduire les responsables de son calvaire en justice :

« Le Maroc m’a trahi. Je ne veux aucun dirham, juste ma réhabilitation. Le pays se dit engagé sur la voie de la démocratie et de la transparence. Je veux seulement que les coupables payent et que Sa Majesté le roi me rende justice. »

À propos Ghita Senhaji

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