Aouita : « Je n’ai pas révélé le scandale du dopage car Benkirane m’a écouté »

Aouita : « Je n’ai pas révélé le scandale du dopage car Benkirane m’a écouté »
1 commentaire, 28/08/2012, Par , Dans Couverture, Sport

Lors d’un précédent entretien accordé à al Massae, vous aviez déclaré que vous alliez faire des révélations sur la direction de la Fédération d’athlétisme et sur le dopage des athlètes, dès la cloture des Jeux Olympiques de Londres. Nombre de personnes attendaient cela avec impatience ; que s’est-il passé ensuite ?

R – Je voudrais d’abord dire que cet entretien a eu un grand impact, et que son objectif était d’attirer l’attention sur les anomalies que connaît l’athlétisme dans ce pays. Je vous ai parlé avec sincérité, animé par la passion qui m’anime pour ce sport auquel je suis extrêmement attaché, car il est réellement triste et consternant pour moi de voir cette discipline dépérir de cette façon.

Donc, immédiatement après mon entretien avec vous, il y a eu des réactions au plus haut niveau, et j’ai été reçu par le chef du gouvernement, M. Abdelilah Benkirane, puis par le ministre de la Jeunesse et des Sports, M. Mohamed Ouzzine. Suite à ces deux rencontres, j’ai eu la conviction qu’il existe une volonté de corriger ce qui doit l’être dans le sport au Maroc, et d’introduire les changements requis dans tout le système sportif national.

Lors de mon entretien avec M. Benkirane, j’ai exposé tous les éléments en ma possession ; et puisqu’il y a eu réactivité à mes propos et que j’ai perçu une réelle volonté de réforme et de lutte contre le dopage de la part de la plus haute autorité au sein du gouvernement, j’ai estimé que mon message avait atteint son objectif et qu’il n’était plus besoin d’entrer encore plus dans les détails, et de révéler les vérités de l’athlétisme national et du dopage. Aujourd’hui, cette question du dopage est entre les mains du gouvernement qui s’est engagé à lutter contre ce fléau et à en assécher toutes les sources, tant il est vrai que cela nuit très fortement au sport au Maroc. Le gouvernement s’est également engagé à corriger cette pratique consistant à truquer les âges des athlètes.

Q – Devons-nous retenir de vos propos que c’est la réaction rapide du chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, qui vous a dissuadé de faire vos révélations sur la Fédération et de dévoiler les dessous du dopage ?

R – Oui, parfaitement, on peut dire les choses comme cela. Ma révolte, qui est aussi celle de millions de Marocains face à la réalité de « la mère de tous les sports » et du sport en général, a été comprise, et c’était l’objectif recherché. J’ai reçu des promesses officielles sur le fait que le Maroc allait réagir contre ce phénomène et, à partir de là, j’ai estimé qu’il n’était plus nécessaire de tout révéler de ce qui se produit dans les coulisses et de garder pour moi ce qu’il s’y passe, surtout lorsque l’on sait la grande attention portée sur le fonctionnement du sport au Maroc, et principalement dans le monde de l’athlétisme, dont il est important de sauvegarder la réputation ici et ailleurs.

Q – Aujourd’hui donc, les éléments que vous deviez révéler sont –ils aux mains du gouvernement ?

R – Le dossier est effectivement entre les mains du gouvernement, ce qui est encourageant car il apporte l’espoir d’une possibilité de changement et de remise sur le droit chemin de l’athlétisme en particulier et du sport marocain en général.

Q – Ne craignez-vous pas que l’on considère le fait que vous ne révéliez rien comme une forme de peur de votre part ?

R – La peur ne fait pas partie de mon vocabulaire ; c’est la réactivité à mes propos qui m’a incité à placer la balle dans le camp du gouvernement , lequel promis de réformer ce qui devait l’être et de lutter contre le dopage. Je ne cherche pas à tirer dans tous les sens sur tout ce qui bouge, je ne suis pas un nihiliste, mais je persiste à dire que je souhaite le changement et la correction de tous les dysfonctionnements.

Q – Pouvez-vous nous entretenir de quelques détails de votre rencontre avec Benkirane ?

R – La réunion a duré environ deux heures et je dois dire que j’avais en face de moi un responsable aussi compréhensif qu’attentif, un interlocuteur qui écoute et qui est animé de la réelle volonté de changement à tous les niveaux, dont le sport. Le gouvernement dispose d’un projet de réforme du sport dans sa globalité.

Benkirane est un homme bien, qui agit avec spontanéité et sans détours. Je le remercie pour le temps qu’il m’a consacré et j’ai beaucoup appris à son contact. J’ai senti, lors de cette rencontre, un grand enthousiasme pour rendre son lustre au sport au Maroc, et cela au plus haut niveau gouvernemental. Et tant que nous sommes dans un pays où le gouvernement accorde son importance au sport, soutenant en cela la volonté royale qui va dans le même sens et rejoignant les aspirations populaires, alors je peux dire que l’attelage du sport avancera désormais sur de bonnes bases et retrouvera sa gloire d’antan.

Q – Aouita sera-t-il embarqué dans cet attelage ?

R – Aouita fut, est et restera à la disposition de son pays ; si on fait appel à mes services, ou que l’on requiert mes conseils, je serai toujours prêt et cela m’enchanterait.

Q – Quelles sont les conclusions auxquelles vous êtes arrivé à l’issue de votre réunion avec le ministre de la Jeunesse et des Sports, Mohammed Ouzzine ?

R – Lui aussi est un dirigeant enthousiaste et désireux de faire ce qu’il est nécessaire pour changer les choses en matière de sport. Je l’ai rencontré à Ifrane, après ma réunion avec le chef du gouvernement. Nous avons passé en revue tous les problèmes que connaît le sport au Maroc aujourd’hui. Ouzzine me rappelle un de ses prédécesseurs, feu Abdellatif Semlali, qui avait déployé tous ses efforts pour apporter une valeur ajoutée au sport marocain et pour réaliser de bonnes performances, mais aussi un autre ministre des Sports, Ahmed Moussaoui, qui avait une grande capacité d’écoute mais qui, malheureusement, manquait de moyens. Ouzzine a de grandes idées concernant le sport et son avenir. S’il réussit à les mettre en œuvre, les résultats ne tarderont pas.

Q – Certains ont jugé vos commentaires acerbes sur la Fédération et son président Abdeslam Ahizoune, et parfois même plus que cela encore…

R – Quand je parle d’athlétisme, je ne vise pas le président à titre personnel, mais le premier responsable du secteur, le président de la Fédération, ès-qualité. Je considère que nous sommes dans un pays où la liberté d’opinion et d’expression est garantie. J’ai donc le droit d’exprimer mon avis de la manière et avec les mots qui me conviennent, qui reflètent mon intime conviction. Personne n’a le droit de me chaperonner ou de m’interdire de dire ce que je pense.

Les critiques que j’ai formulées sont constructives et se rapportent au sport. Je suis un produit de l’athlétisme et je suis en droit de formuler des critiques, surtout qu’elles sont confirmées par les résultats obtenus. Sans critiques et sans personne pour tirer la sonnette d’alarme, rien ne pourra changer. Et puis, je n’ai pas critiqué le seul président, mais aussi l’ensemble de la Fédération, avec son bureau et sa direction technique. Cette discipline mérite mieux que ce qu’elle est et a aujourd’hui, à partir du moment où le soutien du roi est là, celui du gouvernement aussi, de même que l’appui de la population.

Q – Suite à vos déclarations, la Fédération a suggéré la possibilité de vous poursuivre en justice ; qu’en pensez-vous ?

R – C’est son droit le plus absolu, d’aller en justice, exactement de la même manière que j’ai le droit, aussi, d’ester contre qui je veux. La loi est la même pour tout le monde, et qui se sent lésé peut aller devant les tribunaux, sachant que, par ailleurs, je ne suis pas le seul à avoir critiqué la Fédération.

Q – Que préconisez-vous pour la réforme de l’athlétisme ?

R – Les choses ne se passent pas comme cela, avec cette facilité. J’étais venu avec un programme intégré et cohérent, un programme de nature à produire des champions et à valoriser le travail, maintenant à chacun son champ d’action et le respectant ; le dirigeant est le dirigeant et le technicien est le technicien. Malheureusement, cela n’a pas été retenu, et si la Fédération n’avait appliqué que 20% de ce que j’avais proposé, nous n’en serions pas là aujourd’hui et nous aurions lutté contre le dopage avec toute la fermeté requise.

Q – Pourquoi le programme du projet olympique que vous aviez proposé n’avait-il pas été retenu ?

R – Ce programme n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde ; certaines personnes avaient d’autres conceptions sur le travail à accomplir et d’autres programmes ; ces personnes croyaient en d’autres potentialités. Si nous avions appliqué ce programme, nous aurions gagné des médailles et nous aurions gagné aussi du temps pour la mise en place d’une relève.

Q – Mais le projet olympique nécessitait aussi le soutien du ministère de la Jeunesse et des Sports…

R – C’était un programme qui s’appliquait à la Fédération de l’athlétisme, qui aurait dû y croire car il aspirait à l’émergence de grands champions olympiques, et non des athlètes de rencontres d’athlétisme. Je ne crois pas à ce type de champions et de championnats, surtout quand on sait que la Fédération dispose de moyens colossaux qui en font l’une des Fédérations les plus riches au monde, plus riche encore que celles de grandes nations de l’athlétisme. Il n’est pas facile d’avoir à gérer un budget qui se situe parmi les dix premiers au monde…

Q – Et que pensez-vous de l’athlétisme marocain ? Dans quelles disciplines peut-il produire des champions ?

R – A mon avis, l’athlétisme marocain devrait se concentrer sur les distances de 800 à 10.000 m, soit six épreuves masculines et autant féminines. Nous avons le droit d’aligner 3 athlètes par course, soit au total 36 coureurs, et 36 chances de médailles. Comment faire alors ? Il faut être attentif aux conseils des experts et nous concentrer sur les choses dans lesquelles nous avons des atouts. C’est ce que j’avais essayé de faire comprendre aux responsables à mon arrivée à la Fédération. Ainsi, la Jamaïque se concentre sur la vitesse, l’Allemagne sur le lancer, et nous, nous nous devons de concurrencer le Kenya et l’Ethiopie dans les courses de fond et de demi-fond. Bien évidemment, nous n’aurons pas 36 médailles, mais nous en aurons notre lot.

Q – Quelles sont vos conclusions après les Jeux de Londres ?

R – Que ce soit à Pékin ou à Londres, la Fédération n’a pas retenu les leçons ; elle semble ne pas avoir de programme olympique, car nous ne fixons aucun objectif et nous ne savons pas où l’on va. Si les Olympiades sont l’évènement sportif le plus important, qui figure dans les programmes du gouvernement et de la Fédération, il doit être rationnalisé et le travail doit courir sur 4 ans… dans le cas où nous aurions des athlètes compétitifs. Le problème, aujourd’hui, c’est que nous ne disposons pas de relève, et si les choses ne changent pas, nous connaîtrons les mêmes revers à Rio de Janeiro, bien que nous ayons de nombreux talents dans ce pays. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui soutiennent que nous n’avons pas de champions et que ceux qui l’ont été ont émergé par hasard. Nous avons été le produit d’un travail soutenu, et nous avons percé à une époque où les moyens ne suivaient pas. Aujourd’hui, nous avons le soutien du roi, du gouvernement, du peuple et nous disposons de moyens importants. Mais, malheureusement, nous ne planifions pas les choses pour les Jeux Olympiques, et cela est vrai à tous les niveaux, administratif et technique, sachant que la préparation des athlètes pour les rencontres, les centres d’entraînement et le suivi médical sont des choses différentes et distinctes.

Q – Est-il possible pour « la mère de tous les sports » de gagner des médailles à Rio de Janeiro en 2016 ?

R – Le Maroc est tout à fait capable de remporter des médailles en permanence, au moins 5 lors des Jeux Olympiques, en athlétisme, comme d’ailleurs dans d’autres disciplines, car l’entraînement et la préparation ne diffèrent pas de l’athlétisme, qu’il s’agisse du Taek wan do, du judo ou de la boxe. La planification est la même, la seule différence se produit sur les pistes et les rings.

Les athlètes marocains sont tout à fait capables de remporter des médailles et ils en ont parfaitement les moyens. Si nous leur inculquons cela, si nous les persuadons de leurs capacités à gagner sans dopage mais avec l’effort, alors ils croiront en eux-mêmes. Le problème est dans la planification, dans son absence ou dans son inefficacité.

Q – Pourquoi n’existe-t-il pas de direction technique avec les prérogatives qui doivent être les siennes ?

R – C’est en effet un problème car c’est cette direction qui doit définir les programmes. Quand on veut construire une maison, nous faisons appel à un technicien, l’architecte, car il sait ce qu’il doit faire. L’absence de direction technique est de la responsabilité de la Fédération, car la présence d’un directeur compétent est absolument nécessaire du fait qu’il sait parfaitement ce qu’il faut faire, et comment il faut le faire, techniquement et théoriquement. L’action de ce directeur technique ne doit être entravée par personne, quel que soit son rang, président, secrétaire général ou n’importe qui d’autre.

Q – Pourquoi, selon vous, une telle peur de la part de la Fédération de désigner un directeur technique et de lui laisser les mains libres ?

R – Franchement, je l’ignore, et je ne pense pas non plus que la Fédération ne veut pas d’une direction technique. C’est une question à un million de dollars (rires). Il est sûr qu’il y a là des questions sans réponses.

Q – Certains pensent que la réponse réside dans le fait que nous n’avons pas de personnes talentueuses et compétentes pour cela…

R – Non, nous avons beaucoup de compétences, de gens qui peuvent remplir cette fonction, à commencer par Haj Samsam Akka qui a déjà conduit le Maroc aux plus hautes marches du podium. Je l’ai pratiqué, et lui, il sait faire.

Quand je courrais encore, il me suivait et me demandait de faire mon travail en entraînant d’autres athlètes. Et nous avons réussi à remporter des médailles. Le problème, le véritable problème est de savoir s’il existe une harmonie entre Fédération et direction technique, et si cette dernière dispose des moyens pour mener son action telle qu’elle l’estime.

Aujourd’hui, je pense qu’il n’existe aucun directeur technique qui se respecte qui accepterait de travailler avec l’actuelle Fédération ; il n’y a aucune stabilité, et encore moins de planification, quand ce n’est pas des décisions contradictoires.

Q – Que pensez-vous des justificatifs présentés par la Fédération pour expliquer l’échec de l’athlétisme à Londres ?

R – La Fédération a le droit de dire ce qu’elle veut et de présenter les choses comme elle l’entend, la question étant de savoir comment l’opinion publique accueillera ces explications. Les Marocains sont des connaisseurs, et leur athlétisme a conquis l’Olympe dans le passé et collectionné les records…

Q – Pourquoi donc y a-t-il tellement d’anciens athlètes écartés par la Fédération ? Est-il vrai qu’ils ne disposent pas des compétences techniques et cognitives requises ?

R – Il s’agit d’une minorité, les autres, tous les autres, ont les compétences voulues. Et n’oublions pas que Maradona a conduit l’équipe d’Argentine, avec la star Messi, sans n’avoir aucune formation académique, de même que Beckenbauer ou encore Pelé. Chez nous, on trouve Akka, moi-même, Aoucher, Lehbil et la liste est longue de ceux qui ont les diplomes requis, et sachant que bien d‘autres n’ont pas eu l’occasion d’aller suivre et parfaire leurs formations académiques.

Q – Optimiste, pour l’avenir de l’athlétisme ?

R – Tout le monde est d’accord pour dire que l’athlétisme est la première source de médailles olympiques et mondiales pour le Maroc. La question est de savoir si la manière de travailler restera telle qu’elle est ou si elle évoluera, au niveau de la Fédération. Planification, direction technique autonome… Je ne suis absolument pas intéressé par le maintien des dirigeants actuels, ou leur changement. Je suis toujours d’une nature optimiste, mais à la condition de changer radicalement la manière de procéder, à tous les niveaux, au sein de la Fédération.

Q – Dernière question : la Fédération d’athlétisme connaît les mêmes dysfonctionnements que les autres Fédérations… Cela signifierait-il pour vous que c’est toute la structure du sport national qui doit changer ?

R – Les problèmes du sport au Maroc sont identiques, et le système actuel a montré ses limites. Mais l’athlétisme est la première discipline au Maroc à avoir des chances de consécration mondiale, et il représente l’image extérieure du Maroc et de son sport. C’est pour cela qu’il est tant critiqué et que les regards sont braqués sur lui. Moi, en compagnie de beaucoup d’autres, n’avons aucune volonté de ternir la réputation des responsables, mais voilà, je pense que nous pouvons faire encore mieux que ce que nous avons réalisé ans les années 80 et 90. C’est cela qui me chagrine et m’exaspère, car la gestion du sport doit être dévolue aux compétences requises et présentes, de même qu’elle doit également respecter l’intelligence des Marocains.

Mots Clefs:
Maroc

À propos Yassine Nasim

Un Commentaire

  1. zeguendi khalil
    août 31st, 2012 19:56

    Arrêtez de prendre les Marocains pour des cons…Aouita a bien compris comment marche le système: Tu menaces de faire exploser une  » bombe », susceptibles de toucher certains milieux influents et tu négocies un retour en termes davantage. Après tu obtiens ce que tu veux et tu écrases.
    La plupart des médias marocains pratiquent ce genre de chantage pour obtenir l’insertion d’annonces publicitaires.

    Aouita a menti et a tenu les sportifs marocains pour des demeurés…Il est comme tous les responsables politiques et sportifs: cupides et traîtres à leurs engagements.

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