Aïcha Chenna : Oui, je maintiens les chiffres que j’ai avancés, et je vais plus loin encore

Aïcha Chenna : Oui, je maintiens les chiffres que j’ai avancés, et je vais plus loin encore

Q – Vous avez dit récemment que dans les 20 prochaines années, la moitié des enfants marocains seront des enfants naturels. Sur quoi vous fondez-vous pour avancer ces chiffres ?

R – Il s’agit d’une vérité que l’on ne peut plus occulter ; une étude menée par l’association Inssaf, réalisée en 2010, a établi qu’un demi-million d’enfants sont nés entre 2003 et 2009 sans que l’on ne connaisse l’un de leurs parents ; ces enfants ont été abandonnés sur la voie publique, ou dans des bennes à ordures. Et dans la seule ville de Casablanca, ce sont 27.199 qui ont été ainsi trouvés. Or, nous sommes en 2012 et il est certain que ces chiffres ont dû augmenter. Ainsi, lorsque j’avais dit que la moitié des enfants qui naîtront dans les 20 prochaines le seront hors mariage, j’avais voulu attirer l’attention de la société marocaine sur la grave réalité qui est la notre, de même que j’avais voulu envoyer des messages aux responsables qui n’ont jamais pris au sérieux la problématique de la paternité et de l’identité des enfants « abandonnés », nés de « mères célibataires ».

Q – Quels sont ces responsables que vous évoquez ?

R – Je ne fais pas de différence entre le gouvernement Benkirane, ou celui d’Abbas el Fassi, ou de Driss Jettou ou d’Abderrahmane el Youssoufi… Moi, en ma qualité de militante associative, je demande à tous les responsables de prendre les décisions adéquates, à partir de leurs positions, pour garantir à ces mères célibataires et à leurs enfants une existence digne et une intégration dans la société.

Q – Vous avez rencontré dernièrement Mustapha Ramid, le ministre de la Justice ; quelle a été la teneur de votre entretien ?

R – Ma réunion avec M. Mustapha Ramid n’était pas officielle, mais due au hasard des rencontres. Une fois ensemble, je lui ai parlé de cette question des enfants abandonnés et des mères célibataires ; il nous a demandé, en tant qu’associations, d’entreprendre une étude du phénomène et nous lui avons répondu que c’était à lui de faire cela car il en a plus les moyens, avec la logistique dont il dispose.

Q – Cela ne vous dérange pas d’entendre ces enfants désignés par l’expression « enfants naturels » ?

R – Certaines personnes le disent explicitement, et d’autres le répètent plus discrètement, mais la faute à mon sens revient à cet article 446 du Code pénal en vigueur au Maroc qui précise que l’enfant né hors mariage est juridiquement considéré comme un enfant naturel, du fait que son père biologique ne le reconnaît pas ; de plus la loi marocaine considère la mère célibataire comme une « femme de mauvaise vertu » et à ce titre, elle est passible de six mois de prison.

Q – Quelle serait la solution, à votre avis ?

R – La responsabilité incombe aux… responsables qui doivent donc, depuis leur positions, avoir le courage de prendre les décisions audacieuses et volontaires concernant « les mères célibataires et les enfants abandonnés », afin de leur garantir des droits qui leur permettraient de vivre dans la dignité. Il n’est en effet pas sérieux que seules les associations œuvrant dans ce domaine continuent de porter le fardeau de ce problème.

Q – Devons-nous en déduire que tout passe par l’article 446, problème et solutions ?

R – Il est important que le ministère de la Justice, mais aussi la communauté des juristes et des Oulémas, œuvrent à amender l’article 446 du Code pénal qui est désormais en contradiction avec la Code de la Famille de 2004, lequel qui a introduit la possibilité du recours à l’analyse ADN pour établir une paternité et permettre à l’enfant de retrouver son père ; de même que cet article n’est plus compatible avec l’esprit de la constitution de 2011 qui a fait de la société civile une véritable force de proposition.

Q – Ne pensez-vous pas que ces revendications vous placent en accusation de favoriser la déliquescence de la société marocaine dans son ensemble ?

R – Je ne peux vivre en terre musulmane et permettre ce que Dieu a prohibé. Mais il existe un passage du Coran qui recommande de placer les enfants avec leurs parents. Dans le temps, au Maroc, les hommes voyageaient beaucoup et se mariaient autant, à la seule lecture de la Fatiha ; plus tard, quand des enfants naissaient de ces unions, leur paternité était établie. Franchement, aujourd’hui, veut-on nous faire tomber dans les relations incestueuses ? Nous avons reçu, dans notre association, des cas de frères qui se sont mariés avec leurs sœurs ou des pères qui ont épousé leurs propres filles !!

Q – Des négligences, donc…

R – Vous savez, la société d’aujourd’hui est quelque peu différente, quand même, de celle d’avant… Il existe cependant nombre de responsables qui ne collent pas à la vision moderniste du roi et à sa manière de conduire la dynamique des réformes au Maroc. Chaque responsable, à partir de sa position et selon ses fonctions, doit œuvrer à réfléchir aux textes juridiques qui répondraient aux questions qui se posent à la société marocaine telle qu’elle se présente actuellement, au lieu de continuer de travailler avec un corpus figé qui aboutira à ce que la moitié des enfants qui naîtront dans les vingt prochaines années le seront hors mariage de leurs parents… Et je précise que le chiffre d’un demi-million cité plus haut est un chiffre « blanc », ce qui signifie en creux qu’il existe des chiffres « noirs », dans le sens où ils ne sont pas connus, et qui sont encore plus élevés que les données officielles.

Q – Ces chiffres ne sont-ils pas un peu exagérés ?

R – Sincèrement, j’espère me tromper, mais si les choses continuent ainsi, alors je m’attendrai au pire, une situation qu’on ne pourra plus occulter. Persister ainsi à marginaliser toute cette catégorie de la population est une chose dont on ne pourra pas mesurer les conséquences…

Q – Qu’entendez-vous par là ?

R – Produire toute une génération de gens complexés car frustrés et frustrés car marginalisés aboutira à une société dont les membres ne se sentiront redevables en rien à une société qui les a rejetés quand ils étaient enfants… toute une génération… cette génération d’ « enfants abandonnés » qui ne disposent pas de leur pleine et entière citoyenneté. Un jour, ils demanderont des comptes à l’Etat pour les avoir empêchés d’avoir la reconnaissance de leurs pères biologiques. J’ai reçu des témoignages de mères qui ont abandonné leurs enfants, qui m’ont affirmé que si elles me révélaient les identités des pères de ces enfants, « je serai choquée ». Et à ce propos, je salue le courage de cette dame qui a poursuivi en justice un député pour ces raisons.

Q – Dois-je comprendre de vos paroles que de hauts responsables publics ont conçu des enfants hors mariage ?

R – Laissez-moi vous dire que ces dames voulaient me donner les noms de personnes influentes qui sont les pères de leurs enfants, mais j’ai refusé, de peur d’avoir un jour à lâcher un de ces noms, par inattention ou inadvertance.

Q – Quelle est, selon vous, la responsabilité de la famille marocaine dans cette problématique ?

R – Il existe une mentalité machiste, phallocrate, qui préside à l’éducation des garçons au sein de familles marocaines, et cette conception doit évoluer, changer. C’est nous qui enracinons ces idées réductrices sur les femmes dans les esprits de nos garçons, qui deviendront plus tard les hommes de ce pays. Ainsi, à titre d’exemple, nous entendons souvent des phrases du genre : « Tu disposes d’un sabre en or », ou encore « laisse le faire ce qu’il veut, c’est un homme », et d’autres, et encore… Je conseille aux parents d’être proches de leurs filles et de leur fournir l’éducation adéquate pour les mettre en confiance et les rendre sûres d’elles-mêmes afin qu’elles ne commettent plus d’erreurs. Il est important également de généraliser l’éducation sexuelle dans les écoles.

Q – Vous n’avez dons pas changé d’opinion sur le sujet…

R – Lorsque je demande à généraliser l’éducation sexuelle dans les établissements scolaires, il ne faut pas comprendre que cela doit être fait à l’image de ce qui se passe au Maroc, mais d’un point de vue islamique, afin que les jeunes connaissent les différentes phases biologiques d’un être humain, dont bien évidemment les rapports sexuels.

Il m’est arrivé dans le passé de faire cela, du temps où j’étais conseillère sociale dans nombre d’établissements scolaires ; plus tard, il m’est arrivé plusieurs fois d’être abordée dans la rue par des femmes qui m’ont dit avoir beaucoup profité de ces enseignements.

Aujourd’hui, le besoin de cette éducation se fait plus pressant que jamais et nous devons disposer d’un corps pédagogique bien formé dans le domaine, des gens qui donnent les bons enseignements et éviteraient à l’avenir aux gens de tomber dans les pièges des relations sexuelles, d’éviter les grossesses et d’éviter aussi la prolifération des mères célibataires. Il existe des versets explicites dans le Coran à ce sujet, et comme on dit, « pas de pudeur en religion ».

Q – Selon vous, la société marocaine est-elle plus compréhensive à l’égard de ces problèmes des mères et de leurs enfants ?

R – Je vais vous raconter une anecdote. Une fois, alors que je faisais mes courses à Derb Ghallef, le marchand de légumes m’a dit : « Que Dieu vous protège, Hajja, nous faisons désormais très attention, et nous veillons sur ces filles », en allusion aux très nombreuses filles, ou mères célibataires, vivant dans le quartier.

Q – Quel devrait être le role du gouvernement actuel dans cette problématique des mères célibataires ?

R – Ce gouvernement a peut-être d’autres priorités, ou alors, plus simplement, il évite d’aborder cette question parce qu’il ne veut pas de « prise de tête », il ne veut pas de problèmes en plus de ceux qu’il a déjà. Le seul ministre qui avait – un peu – osé, était Saïd Saâdi, l’ancien membre du gouvernement el Youssoufi, qui avait commencé à entreprendre quelque chose, mais il avait été freiné par une puissante opposition.

Q – Certaines personnes considèrent que l’avortement est la solution adéquate et idoine pour contourner le problème de la grossesse hors mariage…

R – A mon avis, on ne doit avoir recours à l’avortement que dans les cas extrêmes et particuliers de viols, d’incestes ou si la mère veut se débarrasser de l’enfant, mais sans la contrainte de personne, de son propre choix.

Q – Une rencontre a réuni nombre d’associations avec la ministre Bassima Hakkaoui, chargée de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement social ; avez-vous soulevé avec elle ce problème ?

R – Cette rencontre, à laquelle j’étais présente, en même temps que d’autres associations œuvrant dans le même domaine, était officielle, et s’était tenue dans le cadre du printemps de la dignité. La ministre a écouté tout le monde, et a précisé que sa position gouvernementale lui imposait d’être à l’écoute de tous et de chacun, afin de pouvoir prendre des décisions qui emporteraient unanimité.

Q – Quid de l’exclusion des familles marocaines ou étrangères musulmanes vivant à l’étranger, en matière d’adoption ?

R – C’est une erreur. Les familles étrangères ayant embrassé la religion musulmane ne faisaient pas de choix avant d’adopter : celui-là est beau, ou pas, celui-ci est handicapé, ou non. Ces familles adoptaient les enfants qu’elles trouvaient et en étaient très heureuses, offrant à leur nouvel enfant toutes les garanties de bonheur, affectives, morales et matérielles. Doit-on vraiment laisser grossir les rangs des marginalisés et des laissés-pour-compte ? Savez-vous combien coûte un enfant non adopté, placé en orphelinat, à la collectivité ? 3 à 4.000 DH mensuellement pendant 20 ans ; quant à la mère qui prend en charge son enfant, elle a besoin de 3 à 4.000 DH elles aussi, par mois, pendant trois ans environ.

Q – Nous en concluons que c’est finalement l’Etat qui est gagnant, dans les deux cas…

R – Assurément ! La mère qui s’occupe de son enfant a besoin de trois ans, pendant lesquels nous lui apportons notre assistance pour s’intégrer dans la société et être autonome, pouvant se prendre en charge elle-même et son enfant. Et quand on arrive à faire adopter des enfants, cela permet à l’Etat de faire l’économie de 20 ans de dépenses.

Q – Le gouvernement actuel a réservé une pension pour les veuves, qu’en pensez-vous ?

R – Lorsque j’ai appris cela, j’ai poussé un soupir de soulagement ; c’est bien et c’est heureux, car la somme versée de 1.000 DH permettra à chaque veuve d’atténuer les rigueurs de l’existence, mais il ne faut pas que le gouvernement oublie qu’il existe d’autres « veuves » également dans le besoin, celles dont les géniteurs de leurs enfants sont encore en vie…

Q – Donc, vous reprochez au gouvernement de se désintéresser des mères célibataires ?

R – Assurément, absolument, car dans notre association, nous vivons une crise véritable, ne pouvant prendre en charge un plus grand nombre de ces femmes, de ces mères célibataires. Nous avons réduit l’effectif des mères que nous prenons en charge de 50 à 30 cas, ce qui va à l’opposé de notre objectif d’augmenter ce nombre.

Q – Et quelle est la raison ?

R – La raison tient principalement dans la crise qui sévit en Europe, dans le sens où ses conséquences ont rejailli sur les associations et organismes qui nous soutenaient. Ensuite, la décision du gouvernement de procéder à l’augmentation des prix des hydrocarbures a abouti à une autre augmentation, celle des prix des matières de première nécessité. Ainsi, la facture du fuel qui me sert à chauffer le hammam a cru de 4.000 DH, de même que je crains de répercuter l’augmentation des prix sur ceux de notre restaurant, de peur de perdre les clients.

Je suis responsable d’un projet social et j’ai 44 employés, légalement déclarés aux organismes sociaux, mais si les choses continuent comme cela, je crains qu’un jour, notre association Solidarité féminine ne doive fermer ses portes, définitivement. Je forme donc des vœux pour que les gens comprennent ce que nous faisons, à l’instar d’autres associations, et qu’on nous apporte l’aide requise.

Q – Un petit mot sur le prix Opus, doté d’un million de dollars, que vous avez gagné en 2009 ?

R – Ainsi que j’ m’y étais engagée, ce prix et le million de dollars ont été engagés dans la construction d’un projet au nom de l’association car il s’agit de ma responsabilité.

Q – Des projets d’avenir ?

R – Nous avions organisé cette semaine une rencontre avec la participation de 20 associations travaillant, comme la notre, dans le domaine de la femme et de l’enfant. Nous avons jeté les bases d’une coopération future pour notre action commune, fondée essentiellement sur la sensibilisation de l’opinion publique et sur les appels incessants que nous comptons lancer pour amender les lois et règlements qui ne concordent plus avec les évolutions de la société. Mais ce qui me hérisse le plus, c’est de voir que des gens lettrés, cultivés et influents ne font rien pour aider leurs prochains.

Q – Vous avez beaucoup voyagé ; comment trouvez-vous les différences entre ce qui est réalisé chez nous, et ce qui se produit ailleurs ?

R – Je dis aux associations européennes qu’elles n’ont atteint le niveau qui est le leur aujourd’hui qu’après deux siècles de violences et des torrents de sang versé, ce qui n’a pas été notre cas, avec des résultats tangibles en simplement 50 ans, et sans violence aucune ou connue. Une fois, j’avais reçu une élue scandinave qui m’avait avouée être le fruit d’une relation passagère et éphémère entre ses parents, et que sa mère avait été marginalisée dans son pays à cause de cela. Quant à la France, cette nation qui se présente comme celle des droits de l’Homme, elle n’a abandonné la classification des enfants, sur leur état-civil, en « naturels » et « fruits d’une union conjugale » que suite à la révolution les jeunes en 1968. Avant cette date, la fille-mère de moins de 18 ans devait abandonner son enfant à une famille ou à un orphelinat.

Q – Vous avez rencontré l’ambassadeur des USA et son épouse…

R – Si ces murs causaient, ils vous auraient révélé la teneur de mes propos au couple de diplomates ; je leur avais dit que les Etats-Unis jouaient un jeu dangereux avec l’islam politique qui, un jour, se retournera contre eux et que ce jour-là, leur pays paiera le prix fort. Regardez aujourd’hui ce qui se produit et rappelez-vous comment les islamistes étaient toujours bien accueillis quand ils allaient aux USA.

Q – Dernier mot : votre intérêt et votre aide pour les mères célibataires ne changent en rien votre refus de l’existence de relations sexuelles hors mariage …

R – Je conseille à toutes les filles de faire attention à elles, mais s’il arrivait un jour que, par malheur, elles perdent leur virginité, alors elles doivent faire encore plus attention à leurs corps car il s’agit d’une véritable responsabilité qu’elles ont, et qui doit être prise au sérieux.

Mots Clefs:
Maroc

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Un Commentaire

  1. Naima
    octobre 3rd, 2013 16:16

    Grande Dame, une citoyenne digne.

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